Chapitre I : Un village de rêve

Chapitre I : Un village de rêve

PARTAGER

un homme viendra
d’en dehors du monde

— Gaston Miron,
venu de Sainte-Agathe-des-Monts

-1-

Je m’appelle Pierrot. Mes amis se nomment Pierre, Nicole, Andrée, André et Guy. Nous sommes en 1950. Nous formons une petite bande qui occupe un territoire magnétique : la rue Davidson. À Val-David. Un village de poche à 55 milles au nord de Montréal, Québec, Canada. C’est un monde différent, ici. Un futur monde à part. Rien n’est exactement comme dans la réalité d’ailleurs. Parole.

Tout autour de nous, le village est occupé par une armée d’épinettes et de sapins. Val-David est un lieu rêche, balafré au milieu par la track du CPR. Alentour, tu ne peux pas t’enfoncer dans le bois comme ça. Il y a les branches des épinettes qui grafignent comme des ronces. Le village, lui, il ressemble à une rue du Far West. Les citoyens sont occupés, entre deux dimanches à la gran’ messe, à gagner mauditement leur vie. Un village en noir et blanc. Une vie faite de bois bûché, à la hache ou à la tronçonneuse. Ici, au nord, la vie est faite de travaux de ferme sur une terre pauvre, au lac Grand-Maison ou dans les rangs. On dépèce encore du pin rouge à la dent de scie, des radeaux de billots flottent toujours lentement sur la rivière du Nord. Une vie sans fanfreluches, mais qui change, depuis la guerre, tranquillement. De nouveaux métiers sont apparus : l’entretien des remonte-pentes mécaniques et divers services pour les touristes skieurs, pendant les six mois de neige folle. Parce que si tu penses qu’il y a de la neige chez vous, tu n’as rien vu.

Plusieurs ont des jobs steady : commis au magasin général L. Dufresne & fils Limitée, serveuse en robe noire et tablier blanc à l’hôtel La Sapinière, infirmier au Mont-Sinaï, l’hôpital des tuberculeux dans le deuxième rang, ou vendeur de chars dans la ville voisine de Sainte-Agathe-des-Monts. Mais pour nous, les petits moineaux, le lieu consacré, le centre du monde, le cœur du noyau du milieu de la couenne des choses, là où ça se passe pour vrai, c’est notre rue Davidson. Notre base d’opérations du matin au soir, quand on n’est pas sur du temps d’école. Entre la rue Piché et la rue Lavoie, plus spécialement. Moi, je suis pilote de chasse sur balançoire. Pierre est gardien de troupeau, de chats et de lapins surtout, plus rapide que Lucky Luke avec un Colt en plastique. Sauf qu’il ressemble plus à Clint Eastwood, en plus jeune. Long, mince, les yeux toujours plissés. Nicole est occupée avec ses maisons et des poupées à gérer, assistée par un inconnu imaginaire : Gérard. André est un Indien, un vrai. Tonto, le bras droit de Lone Ranger, me fait rigoler, à côté de lui. André est furtif comme le vent, plus silencieux qu’un oiseau qui plane, plus souvent grimpé dans un arbre qu’au sol; il ne descend que pour suivre une piste. Andrée, déjà la plus grande, apporte des gâteaux sur un plateau, dans le petit bois, et ne dit pas un mot. Elle reste là à nous regarder, souriant comme la Joconde, dans sa robe de coton beige piquée de minuscules fleurs rouges, bordée de dentelle de lin, bien repassée. Pieds nus, elle nous regarde jusqu’à ce qu’on la fasse prisonnière et l’attache avec ses couettes au poteau des balançoires, soit derrière chez moi, au Suisse, ou entre les cages à lapins et le terrain de baseball grand comme un mouchoir chez les Davidson, à même notre autre pilier d’escadrille de balançoires haute vitesse. Guy est notre meilleur receveur de softball à vie. Personne d’autre ne veut recevoir les boulets de canons papillon d’André. Quand il n’est pas Indien, il est Ted Williams. Et ainsi de suite.

On va tous à l’école au village, à part Guy, qui est encore trop petit. À l’Académie du Sacré-Cœur, rue de l’Académie. Les sœurs ont des robes noires qui les font ressembler à des parapluies renversés. On descend la rue à pied, en zigzaguant entre les grands pins qui touchent au ciel, comme de grandes plumes sur le chapeau du village. Le premier de nos pins géants, rue Piché, voisine avec l’atelier de portes et châssis. Ça doit le stresser de voir toutes ces planches de pin sortir du banc de scie. Le second se dresse derrière le magasin général des Dufresne, à côté de la shed à moulures. Le troisième étend ses longues branches horizontalement, au sommet de la colline, derrière notre école en bois à trois étages. Le bois de cette école finira d’ailleurs en salle de danse, avant d’abriter diverses auberges au bout de la rue. Pour moi, ces grands pins à la peau de deinotherium, ce sont les piliers du ciel. Ils retiennent les nuages et la neige en hiver. Nous avons gravé nos initiales sur chacun d’eux, il n’y a pas longtemps: PS-ND-PL-AD. Sauf Guy, qui est encore trop petit. En été, ces doux géants étendent un filet hyalin, un peu trouble, entre le soleil et nos têtes blondes pleines de bouts de rêves, tandis que nous gambadons dans les sous-bois. Ils seront toujours là, soixante-sept ans plus tard, les piliers du ciel. Personne ne les voit, tellement ils font partie du décor. Le village sera toujours là, lui aussi, mais il aura changé. Comme nous. Notre petite bande finira par se disperser, emportée par les courants contraires, vers des destins aussi imprévisibles que la météo. Dans soixante-sept ans, en 2017, le village se sera étendu autour de son noyau, produisant comme une pêche de la chair dure par endroits, tendre par ailleurs. Un fruit sérieusement picoché à une époque par des oiseaux de malheur, qui ont laissé quelques marques dans le paysage, comme des trous de bombes géants.

Vous l’aurez remarqué, ce récit dérive comme les continents, bousculé par mes séismes personnels, emporté par les bourrasques du temps qui souffle sans discontinuer sur les braises de nos cœurs, après les grands feux de joie de la jeunesse. Je ne sais pas où cette histoire va se terminer, mais j’ai bien l’impression qu’elle va finir par ici, pas très loin de l’endroit où elle a commencé. Voilà pourquoi je la raconte aux gens d’ici.

Parce que tout est dans un cercle. Le soleil dans le ciel, la lune pareil, et l’oiseau dans son nid, sur cette terre ronde comme une bille. Tout est dans le même cercle du temps, et nous tous également, frères et sœurs en l’espèce, comme des voyageurs surpris, parfois effrayés, hilares ou tristes, sur ce manège qui tourne en rond depuis le début du monde et tournera ainsi jusqu’à la fin des temps. Parole.

Anniversaire de Pierrot, 5 février 1950, avec Pierre Laviolette, Nicole Davidson, Andrée Laviolette, André Davidson, et Guy Davidson (devant).
Anniversaire de Pierrot, 5 février 1950, avec Pierre Laviolette, Nicole Davidson, Andrée Laviolette, André Davidson, et Guy Davidson (devant).

On dit de certaines tortues de mer qu’elles reviennent mourir sur la plage où elles sont nées. On dit des saumons qu’ils quittent la mer et remontent pour frayer dans la rivière où ils ont grandi. Le vivant est gouverné par de tels protocoles. Après avoir achevé un vaste cycle de mon existence, je regagnais l’un de mes plus anciens biotopes. Celui où, en l’espace de huit années, j’avais fait mes « grandes découvertes ». Des émerveillements, des promesses inouïes.

— Éric Faye, Nagasaki

Jean-Guy :

— Nous vivons dans nos rêves, mon petit bout. Le monde sans les rêves, c’est du noir et blanc. C’est toi qui mets la couleur. De toute façon, le monde n’existe pas, nous l’inventons à mesure. Toi, Pierrot, tu as été inventé en 1944. Tu es une promesse de guerre, le savais-tu, ma belle crotte en or? Toute la famille avait hâte de te voir arriver. Février 1944, boum! Tu es là. Sorti de nulle part! Enfin, de Béatrice…

— C’était où?

— Où quoi?

— Où… où c’était, Jean-Guy, voyons…

— À l’hôpital Sainte-Justine, mon petit pet.

— J’avais quel âge?

— Zéro et des poussières, Pierrot de la lune.

— C’était pas à Bal-Dabid?

— Val-David. Non. Pas tout de suite. Laisse-moi te raconter.

Pierrot est calé dans le gros fauteuil bourgogne, face au foyer, au Rouet. Il fait sombre dans la maison de bois rond, il fait chaud, il fait doux. Le verre de lait au chocolat vide, sur le guéridon en fer forgé, rappelle à Pierrot pourquoi il a le ventre qui gargouille. Jean-Guy met une bûche dans le feu et s’assoit à l’autre bout du canapé.

Il était une fois, ce cinq février 1944, à la naissance de Pierrot (c’est toi, ça, pinotte), il ne se passait rien de spécial à Saint-Jean-Baptiste-de-Bélisle. Depuis décembre, les bancs de neige sont à hauteur d’homme et il fait quatorze. L’air est coupant, venant du nord. La fumée des poêles à bois monte sur le village, tortillons blancs supportant un ciel gris comme de la tôle. Autour de la gare, ça sent le mâchefer et le crottin. Le train de passagers du CPR est arrivé à 9 h 48, pour repartir à 10 h 08, conformément à ce qui est inscrit à la minute près sur la time table jaune pâle en accordéon que tous les passagers traînent dans leur poche. M. Ménard, enbougriné dans sa pelisse en peaux de castor, avec sa sleigh rouge brillant et ses deux percherons munis de grelots, frémissant à l’arrêt le long de la gare, se prépare à distribuer dans les auberges alentour des groupes de skieurs descendus du train et déjà poncés à la bière.

Ulric Ménard fait le taxi entre le train, les auberges et les hôtels.
Ulric Ménard fait le taxi entre le train, les auberges et les hôtels.

Certains partent en chantant vers La Sapinière, les skis sur l’épaule, en zigzaguant et en gueulant Vive la Canadienne. D’autres ont simplement traversé la rue de la Gare (aujourd’hui rue de la Sapinière) pour entrer à La Belle Chaumière, l’auberge à pignons rouges au dehors fini en planches de pin verni située en hauteur sur la colline juste derrière, dont la cheminée centrale crache des étincelles comme la mèche d’un pétard géant. L’air sec et vif est strié par les effluves grisantes et acidulées des sapins, longs filets de parfums résineux, par endroits mêlés aux remugles du mâchefer et des bruines de charbon, répandus par le vent de février, celui qui tourbillonne comme un fou entre les bancs de neige rue de l’Église, soulevant de petits fantômes, caressant la calotte de croûte dans les champs bosselés entre les maisons. Sous le soleil, parfois, à l’approche du printemps, la neige n’est jamais blanche, si tu regardes bien. Et s’il ne faisait pas si froid, ici, en voyant ces champs enneigés, tu pourrais croire que tu survoles les dômes bleutés, roses, soudain immaculés par la lumière de Djerba. Un passant emmitouflé pourrait aussi bien te saluer avec un ahlan wa sahlan sonore pendant que tu brûles sous la morsure du froid, produisant sur ta peau la même estafilade que le feu du ciel de Dieu en plein désert tunisien.

— Ben, Jean-Guy…

— Chut! C’est une histoire, Pierrot. Ne mets pas ton pouce dans ta bouche, veux-tu? Écoute.

Bref, tu n’as pas le temps de rêver, dans ce décor de glace qui brille comme un lustre éclaté, tombé par terre. Les branches des grands arbres nus, gainées de glace, crissent au moindre zéphyr, font un ballet de reflets changeants, comme si l’arc-en-ciel, lui aussi tombé sur les arbres du village, brisé en morceaux, expirait lentement sous le soleil, en jetant ses derniers feux. Tu es dans le rêve même, petit bout. Avec le sol pavé d’étoiles à la moindre lumière céleste et l’air en mouvement, langoureux et lourd d’odeurs. Ça sent le bacon grillé et ça vous fait saliver! À vol d’oiseau, la vue est impressionnante : le bivouac des conifères en grand uniforme d’hiver, dentelles sombres et brandebourgs blanc-bleu, telle une armée napoléonienne en campagne, figée par le froid, entoure les maisons en billots d’épinette.

— Comme mes soldats de plomb?

— Pareil.

De longues coulées de ces troupes noires partent à l’assaut du mont Césaire, du mont Condor, du mont King, engourdies par les masses de neige qui retiennent leur progression vers les sommets. Nous sommes là, les petits bouts d’hommes, comme toi, aussi remarquables sur la neige qu’une poignée de brindilles sur un océan de glace. Et nous pensons, orgueilleux, que nous comptons pour quelque chose.

Ainsi, Pierrot, ce cinquième jour de février mille neuf cent quarante-quatre, à Saint-Jean-Baptiste-de-Bélisle, comme sur l’ensemble de la planète, la frénésie de l’hiver s’est apaisée. Le ciel gris ne propose aucun effet kaléidoscopique et les noirs sans ombres dominent. Il y a un moratoire sur la folie ordinaire. La guerre, ses haines tenues en laisse par la peur, gronde sur tous les continents, mais en sourdine. Cet écho, aux éclairs de sang dans la nuit terrestre, fait trembler jusque dans notre village ceux qui ne sont pas saouls à dix heures le matin. Juste titubant comme des marionnettes ballottées au bout de leurs fils par l’inquiétude. Les femmes ont des cernes si profonds sous les yeux qu’elles semblent porter un masque. C’est à cela qu’on reconnaît celles qui ont un homme, ou un fils, au combat.

Comme c’est le cas de Béatrice.

— Maman?

— Maman, oui.

Béatrice respire. Du moins, c’est ce qu’elle croit au moment de mettre Pierrot hors d’elle, là-bas, en ville. Sa peur la couvre d’une sueur maligne. Elle ressent à nouveau cette tension dans les seins, ce frémissement qui les tend comme s’ils voulaient se remettre en marche, après des années de sommeil. Mais en fermant les yeux, elle voit, pour la millième fois, haut dans l’atmosphère, la fumée des combats, le fracas des avions à hélices, le cri long et infini des foules au bord de l’explosion, de la destruction de tous les rêves, le malheur du monde qui vrombit comme une nuée de guêpes, cherchant là-haut une oreille divine pour l’entendre. En vain. Elle le sait bien, désormais.

Jean-Guy reprend une gorgée de son café noir. A-t-il raconté, ou a-t-il entendu des voix, encore, ne lui parler qu’à lui… Il regarde Pierrot, petite boule de chair bien éveillée, accrochée à ses histoires, curieux comme une blette, calé au bout du divan. Il reprend :

— Hum… donc, à part la naissance de Pierrot à l’hôpital Sainte-Justine, rien de bien extraordinaire ne se passe entre Val-David et Montréal.

— Val-David? C’est où, Bélisle…

— Attends, tu verras.

Pierrot est une promesse que Béatrice avait faite, que si Robert, l’aîné, revenait du front, elle ferait un autre enfant. Une promesse tenue sur ses quarante ans, sans savoir s’il serait là, mais croyant en Dieu, faisant l’enfant, comme on croise les doigts pour pistonner la chance. Mère encore, après avoir élevé quatre autres mouflets maintenant ados et adultes : Claude (10 ans), Jean-Guy (moi, 13 ans, quand tu es né, croquemitaine), Andrée (17 ans) et Robert (19 ans).

Mais ailleurs le long de la track du CPR entre Montréal et Val-David, non, rien de spécial ne se passe, vraiment, du moins pour ce qui nous regarde, petit creton. Bien sûr, ailleurs, plus loin, c’est autre chose. Autre chose de plus terrifiant. C’est le départ, par exemple, de la XVIe brigade d’infanterie britannique pour la Birmanie, sous le commandement du Brigadier Major Bernard Edward Furgusson, dont un des parents de la branche canadienne a son chalet dans la montée Gagnon, une baraque en bois rond en pleine forêt. Bill Wabo en fait le tour sur ses raquettes de babiche, comme toutes les semaines ou presque, lorsqu’il monte au lac Solitaire pêcher sur la glace. Pas âme qui vive, ce 5 février-là. Par la petite fenêtre aux rideaux carreautés rouge et blanc, il voit la photo du major épinglée sur le mur. Il remarque qu’il n’y a pas au bord du toit cette rangée de glaçons que toutes les maisons ont ici en hiver, signe que l’intérieur chauffe. Personne. Tout est immobile. Le lac est un disque de silence blanc, bordé par un mur d’épinettes au garde-à-vous. Un geai bleu, de temps à autre, pousse un peeeeah peeeah strident, agite une branche, mais sinon, l’air est lourd comme du plomb. Bill entend, au fond de sa mémoire, le long chant du loup, le hurlement joyeux du coyote, le rire du renard. Il voit, aux abords du lac, les traces en triangle des lièvres insouciants, derniers soubresauts d’une vie qui s’éteint doucement par ici, à mesure que les hommes pénètrent la forêt, à la manière du violeur qui n’a que son plaisir, comme un feu rouge, au fond du cerveau.

Ailleurs, dans le Nord, un jeune poète qui s’accompagne à la guitare, comme les cowboys du Sud américain, prendra tout à l’heure le train pour Sainte-Adèle. Le train qui finira par perdre le nord, en haut de Mont-Laurier. Son nom, Félix, est connu à Paris, mais pas ici, pas encore. Il viendra, plus tard, chanter dans la grange du père Mathieu, rue de la Gare. Plus tard. Mais rien d’extraordinaire, en réalité, ce 5 février 1944, rien qui puisse faire l’objet d’une chronique en temps de guerre. Juste un peu de poésie. Et toi, mon petit bout, qui arrives comme un cheveu sur la soupe.

***