Chapitre 2 : Alfred

Chapitre 2 : Alfred

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Pierrot, devant La Belle Chaumière, à l’été 1946.

-2-

Oui, mon Pierrot, on est en 1944, là, dit Jean-Guy en penchant la tête de côté pour allumer une du Maurier avec son briquet à essence, qu’il ouvre d’une seule main en faisant basculer le couvercle d’un claquement des doigts. L’autre bord, c’est le temps des monstres vert et brun. Des pommes pourries.

— L’autre bord de la rue?

Jean-Guy lâche un filet de fumée comme un dragon au repos et tourne vers Pierrot des yeux gris, sombres, comme des fûts de canon. Ses sourcils en guidon se soulèvent légèrement, pour adoucir l’impact :

— Petit bâton fort, je parle de l’autre côté du monde, de l’autre bord de la mer.

Pierrot veut demander c’est où la mer, mais il voit bien que Jean-Guy a besoin de raconter. Il sourit comme s’il avait compris. La voix de Jean-Guy grince.

— La haine. Cette hyène tapie dans le coin le plus noir du cerveau des humains s’est réveillée. Elle appelle ses semblables. Elle galope dans les pensées des hommes renfrognés comme sur une steppe aride. Elle se nourrit des restes de petites jalousies, des méchancetés cultivées, de l’intolérance à la différence, de l’ignorance, surtout. Son cri, c’est un rire fielleux qui signifie qu’elle a trouvé de la nourriture; on l’entend dans toute l’Europe, et il donne froid dans le dos, mon petit Pierrot, crois-moi.

En gros, les esprits se voilent et les jugements s’obscurcissent. Mais, il y a toujours un mais, n’oublie pas, pinotte, le monstre de la guerre, enivré par le sang de ses victimes, repu de morts et de tueries, a parfois besoin de reprendre son souffle. Il doit périodiquement affermir sa rage, s’inoculer encore le venin du mépris, trouver des raisons de s’absoudre avant de poursuivre son carnage de chair humaine. Le monde est depuis cinq ans semblable à un chien dément qui ne sait plus qui ni pourquoi il mord. Ainsi va la guerre.

Un long filet de fumée torse s’élève au-dessus de Jean-Guy, comme si c’était son cerveau qui fumait, à force de trop chauffer.

Il se gourme, lance vers Pierrot un mince et triste sourire et poursuit :

— Durant cette accalmie, un bébé rond aux yeux clos et aux oreilles fermées naîtra. Une perle de rosée sur le brin d’herbe tremblant du monde. Un poupon encore gorgé des rumeurs du gâteau originel d’avant que le tic-tac de son horloge interne se mette en marche, un lieu sacré dont lui seul a le secret. Une sorte de moue béate exprime sur son visage chiffonné le parfait bonheur du thérien qui nage encore dans le chorion Béatrice, où tout n’est que tendresse, calme et beauté. Mais, il y en a toujours un, tu te souviens, pitchnaouine, mais, il lui arrive maintenant, par moments, de virer au rouge tomate, quand il se réveille et ne sait plus où il se trouve. Quand il ne pige plus dans quelle cosmogonie biscornue il est tombé. Il hurle. De toutes ses cordes vocales, il pousse un glapissement capable de couvrir le cri effaré d’une locomotive.

Oncle Onésime Charbonneau, de Québec, le trouve bien drôle. Et pour tout dire, ce têtard, il est bien laid, songe-t-il en tirant sur sa pipe. Onésime a quitté la rue Saint-Vallier au milieu de la nuit et sauté dans l’Express Québec-Montréal pour venir embrasser sa belle-sœur Béatrice rue Persillier, à « Bordeaux-hors-les-murs », comme disent ceux qui considèrent la prison de Bordeaux voisine comme le principal attrait local. Béatrice Légaré vient de faire un nouveau fils à son beau-frère Alfred, l’homme-qui-ne-parle-jamais-de-la-guerre et qui vient tout juste de retrouver la parole depuis que son aîné Robert a écrit du camp d’entraînement de l’armée, à Borden, Ontario. Robert a suggéré Michel comme prénom pour le nouveau-né, parce qu’il correspond, dit-il, au signe astrologique du Verseau, qui est le sien. Mais…

— Il y a toujours un mais! s’écrie Pierrot, en riant.

— Tu as raison, bel oignon, mais Béatrice veut le prénommer Pierre, son petit paquet rose, parce que Pierre c’est la bonté, l’indépendance, c’est le leader naturel, et surtout parce que c’est le plus mystérieux des apôtres. Béatrice a toujours été fascinée par les mystères. Alfred, lui, aurait préféré Lucien, à cause de l’oncle Lucien, son frère missionnaire en Chine, le plus instruit, le plus buissonnier des Sarrazin.

Lucien, en Chine, pendant la guerre sino-japonaise.
Lucien, en Chine, pendant la guerre sino-japonaise.

Dans sa lettre à Alfred, Robert s’est aussi voulu rassurant : « Il n’est pas question qu’on traverse de l’autre bord en ce moment, on est dans la Réserve, explique-t-il. Dis à maman de ne pas s’en faire, on reste en stand-by pour un bon bout de temps. Ici, je me suis fait un ami : c’est un Britannique qui fait des films documentaires. Il est passé par le camp. Il s’appelle John Grierson et nous avons l’intention de travailler ensemble sur un projet, après la guerre. Je t’en parlerai (1) »

Depuis cette lettre, Alfred n’est plus aussi inquiet. Comme il était inquiet sans bon sens, sans dire un mot, tout le temps, avant. Il faut dire, Pierrot, qu’Alfred est un homme qui s’inquiète.

— Pourquoi il s’inquiète, papa, Jean-Guy?

— Quand tu travailles sur les trains, mon petit pet-de-sœur, l’inquiétude est une seconde nature. C’est une bouée de sauvetage. Tu perds ça, tu perds le nord, tu tombes entre deux wagons, la nuit, sur la voie. Ton inquiétude est plus utile que ton fanal pour te garder en vie.

— Wouaaa…

Le breakman se prépare à remplir le réservoir d’eau de la locomotive.
Le breakman se prépare à remplir le réservoir d’eau de la locomotive.

— Quand tu es breakman, avec ta lampe à l’huile au bout du bras, tu marches sur les wagons, sur la colonne dorsale du train, pendant qu’il roule lentement vers le quai de chargement, dans le Mile End. Faut que tu sois inquiet. Pas juste attentif, ça ne suffit pas. Faut que tu anticipes les mouvements chaotiques du train, les signaux sur la voie, les tunnels, les fils électriques, les branches au-dessus du rail… Alfred a été breakman avant de devenir yardmaster. Il a développé son Principe d’Inquiétude. Une sorte de mécanisme du cerveau commun aux cheminots, aux pompiers, aux policiers, aux marins. Un principe qui veut que rien ne soit jamais sûr, jamais stable, jamais gagné. Il y a toujours un « mais », même quand il ne se passe rien de spécial. Toujours.

Alors, quand ton fils Robert s’en va t’en guerre, c’est juste pire, tu ne peux rien faire. La machine à tuer est hors de portée, tu ne peux pas tirer la sonnette d’alarme, tu ne peux pas arrêter les tonnes d’acier qui vont traverser son chemin et qui peuvent l’écraser comme une puce à chaque instant. Pour rien. La guerre, c’est l’antimonde, mon beau petit prince. C’est vraiment inquiétant. Parole. Ça rend muet. De peur.

Oncle Onésime, lui, un Charbonneau de la vieille ville, a épousé la sœur cadette d’Alfred en 1923. Tous les jours de l’An, dans la famille à Québec, où Pierrot s’endort sur la pile de manteaux de fourrure des invités, dans la chambre de tante Cécile, qui sent le lilas et le poil mouillé des manteaux, au troisième verre de fort, Onésime, entre deux tounes de ruine-babines, demande à Alfred de partir une chanson à répondre (envoye donc Alfred, tu en connais des centaines), mais Alfred se fait prier, il dit qu’il a mal à la gorge, en riant sous cape, puis quand tout le monde tape des mains et criant Alfred! Alfred! Alfred! il se décide lentement, un demi-sourire aux lèvres, il fait claquer ses bretelles, il sort sa grosse montre dorée de sa poche bedaine et il la consulte comme si son temps lui était compté, puis il se lève, et de sa voix tranquille de ténor, il entonne :

Par un beau matin, je me suis levé

Les bras levés, il fait signe à tout le monde de répondre, tout le monde chante :

Par un beau matin, je me suis levé

 Alfred fait alors le geste qui appuie sa phrase suivante : le soleil était ça de haut, dit-il, en souriant, et il se rassoit. Tout le monde gueule : haaaaaaa! Pierrot, dans la chambre, sourit au milieu des fourrures. Il la connaît, celle-là.

Onésime, pour calmer les plus jeunes, se lève à son tour et de sa voix puissante de maître chantre, il lance : « les enfants, laissez faire mon oncle Alfred, il en arrache avec sa mémoire, de ce temps-là. La mémoire, sa mère Juliette l’a séparée entre ses vingt-trois enfants, ça fait qu’Alfred en oublie des bouts. Vingt-trois enfants : peux-tu imaginer ça? Quand Louis a marié Juliette, elle glissait encore tous les après-midi sur son traîneau, sur la côte en arrière de la maison, avec ses petites amies. Louis avait 23 ans, Juliette, 14. Il l’aimait tellement, sa Juliette, qu’il lui a fait un petit par année jusqu’à vingt-trois en ligne. Baptême, jusqu’à trois fois des jumeaux! Moi, j’avais le choix, avec le paquet de belles filles que j’ai découvert dans la maison de Gatineau, en remontant la rivière, dans le temps. Ça fait que j’ai marié Cécile, la plus belle de la gang!

Grand-mère Juliette et quelques-unes de ses filles.
Grand-mère Juliette et quelques-unes de ses filles.

Et Onésime d’esquisser un petit pas de côté, puis il se lance dans une petite gigue bien rythmée :

J’ai rêvé cette nuit à ma charmante Cécile

J’ai rêvé cette nuit à ma charmante Cécile

Que j’étais avec elle 

J’y prenais ses bidoulidou haridou laridoulidou… 

J’y prenais ses belles mains blanches.

Ce qui a pour effet de lancer tante Cécile, qui réplique en riant, depuis la porte de la cuisine où elle surveille ses mijotés :

Mon petit cœur en gage n’est pas pour un vaurien

Mon petit cœur en gage n’est pas pour un vaurien

C’est pour un homme de guerre 

Qui a du poil au bidoulidou haridou laridoulidou… 

C’est pour un homme de guerre 

Qui a du poil au menton.

— Tante Cécile, reprend Jean-Guy, les yeux brillants, la belle tante Cécile, tu te souviens d’elle au jour de l’An passé, mon petit cornichon sucré, ou bien tu étais encore trop petit, celle qui aime le théâtre au coton? Mais elle aime aussi le beau Onésime, surtout quand il chante à la basilique Notre-Dame de Québec, le dimanche. Onésime, un breakman comme Alfred, c’est un métier très répandu, à cause des trains, comprends-tu, c’est le moyen de transport de tout le Québec, les trains, qui font trembler tous les villages tellement ils sont lourds.

 Lorsque le train passe, la terre tremble.
Lorsque le train passe, la terre tremble.

 

Onésime, lui, il fait trembler les vitraux de la cathédrale avec sa voix de baryton.

Jean-Guy s’arrête et boit une gorgée de scotch. Ses yeux gris se ferment, on dirait qu’il sombre en eaux profondes. Même fermés, les yeux si perçants de Jean-Guy peuvent intimider n’importe qui. Pierrot ne craint pas ce regard froid de tireur d’élite (encore une histoire à rêver debout, sans doute), non, Jean-Guy est celui de ses frères qui le protège. Contre tout.

— Elle a fini par lui faire neuf enfants, au lieu de devenir actrice, Cécile, conclut-il avec une moue critique. Un peu comme Alfred, qui est devenu breakman au lieu d’acteur. Il était doué, pourtant, papa, mon petit cactus. Comme tante Cécile.

Alfred en Cyrano, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, en 1922. Il explique à Christian comment séduire Roxanne.
Alfred en Cyrano, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, en 1922. Il explique à Christian comment séduire Roxanne.

Mais (il y a toujours un mais, hein?), Alfred a oublié le théâtre pour nourrir ses enfants, finalement. Presque oublié. Mais je pense qu’il lui arrive, parfois, sur le quai de la gare à Val-David, en regardant tomber les flocons, dans la nuit de l’aube, pendant qu’il attend son train du nord pour descendre dans le Mile End, je pense qu’il murmure :

Eh bien! écrivons-la,

Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite

Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,

Et que mettant mon âme à côté du papier,

Je n’ai tout simplement qu’à la recopier(2).

 

Ou alors, sur le banc de paille jaune tressé du wagon, en mâchouillant un de ces sandwichs au jambon moutarde que le breakman du CPR vend pendant le parcours, en criant « Sainte-Adèle, suivant! Shawbridge next! » Alfred regarde par la fenêtre mouchetée de minuscules grains de suie la naissance bleue du jour, une lueur qui se répand lentement sur la neige, couvrant les petites maisons laurentiennes à la Hansel et Gretel d’une clarté hésitante. Il récite pour lui-même, à mi-mot, prenant un accent qu’il imagine gascon :

Ce sont les cadets de Gascogne

De Carbon de Castel-Jaloux;

Bretteurs et menteurs sans vergogne,

Ce sont les cadets de Gascogne!

Parlant blason, lambel, bastogne,

Tous plus nobles que des filous,

Ce sont les cadets de Gascogne

De Carbon de Castel-Jaloux :

 

Œil d’aigle, jambe de cigogne,

Moustache de chat, dents de loups,

Fendant la canaille qui grogne,

Œil d’aigle, jambe de cigogne,

Ils vont, — coiffés d’un vieux vigogne

Dont la plume cache les trous! —

Œil d’aigle, jambe de cigogne,

Moustache de chat, dents de loups!

 

Perce-Bedaine et Casse-Trogne

Sont leurs sobriquets les plus doux;

De gloire, leur âme est ivrogne!

Perce-Bedaine et Casse-Trogne,

Dans tous les endroits où l’on cogne

Ils se donnent des rendez-vous…

Perce-Bedaine et Casse-Trogne

Sont leurs sobriquets les plus doux!

 

Voici les cadets de Gascogne

Qui font cocus tous les jaloux!

Ô femme, adorable carogne,

Voici les cadets de Gascogne!

Que le vieil époux se renfrogne :

Sonnez, clairons! chantez, coucous!

Voici les cadets de Gascogne

Qui font cocus tous les jaloux!

— Cécile aussi, mon Pierrot des prunes, elle a gardé depuis le couvent un œil sur les planches. Sa trâlée de petits, ça ne l’a jamais empêchée de lire du théâtre à longueur de journée, dans sa cuisine où elle passe sa vie à faire de la popote pour son défilé permanent de mouflets avec leurs amis, un livret tout taché calé entre deux chaudrons, des choses étranges comme ces pièces en patois montois, des livrets jaunis du début du siècle, L’affaire Tutur Gueuldéfier, de L. Boland, L’Noirou, de C. Dausias, ou La Farce de Maître Pathelin, des trucs du genre, qui traînent aussi partout dans la maison, empilés sur les dessertes ou les commodes. Chez Cécile, à Québec, il y a souvent un journal ouvert à la page sur Paris, étendu de tout son long sur la table (pour ramasser les épluchures de patates entre les paragraphes, dit-elle). Mais il y a six ans, mon petit frère blond comme les blés, le journal était ouvert sur le tragique, le dramatique, l’étonnant 4 février 1944. La veille de ta naissance, pour tout dire. Ça s’est passé à Saint-Joseph-de-Bélisle, qui ne s’appelait pas encore Val-David, remarque bien.

(À suivre)

EPISODE NO 81
Et vous, que pensez-vous du théâtre?

(30)

(1) Grierson, premier commissaire de l’Office national du film, proposera éventuellement à Robert de participer au développement du secteur français de la Commission nationale sur le cinématographe.

(2) Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, première représentation en 1897.