Chapitre 3 : L’envol

Chapitre 3 : L’envol

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Le Rouet, rue Lavoie, en 1947.

-3-

Jean-Guy est parti en ville avant de raconter l’affaire de la montée Gagnon.

— J’ai un rendez-vous, pinotte, il faut que je prenne le train.

— C’est quoi, un rendez-vous?

Jean-Guy enfile son gros manteau bleu marine, un cadeau de Robert. Il porte encore les boutons militaires, une ancre, deux fusils croisés, une grenade au sommet.

— Un rendez-vous, c’est quand quelqu’un t’attend.

— C’est quoi, c’est… tu… l’histoire…

Jean-Guy se penche et prend Pierrot dans ses bras. Il le porte jusqu’au fauteuil bourgogne, en face du foyer.

— Je vais te raconter ça, mon petit pouf, cette histoire du 4 février 1944, quand ce sera le bon moment, d’accord? Il faut que tes petits cheveux poussent encore un peu. Parce que là, ça serait trop long et tes cheveux sont trop courts. Ça marche?

Pierrot ne sait pas quoi répondre. Il se tâte les poils sur la nuque. Il ne sait pas quand ce sera le temps de l’histoire, parce qu’il ne sait pas si demain existe. Il ne sait pas si hier était autre chose qu’une histoire. Il fait oui de la tête et regarde Jean-Guy gagner la porte. Béatrice sort de la cuisine.

— On t’attend pour souper?

Jean-Guy enfile ses gants.

— Je ne pense pas. Le dernier train est à 18 h 36, ça va être juste.

Béatrice sourit.

— C’est une Française?

Jean-Guy détourne les yeux une seconde, puis regarde Béatrice comme un évêque regarde un simple curé.

— Je crois, oui. Mais ça ne veut rien dire.

Béatrice s’approche et prend le visage de Jean-Guy dans ses mains.

— Fais attention.

Jean-Guy esquisse un de ses microscopiques sourires, qu’il faut être extrêmement attentif pour capter. Mais Pierrot, qui a l’œil pointu, le voit par-dessus le dossier du fauteuil. Il est rassuré.

La porte se referme sur Jean-Guy pendant qu’un fantôme de vent froid fait le tour du salon, au Rouet, comme chaque fois que quelqu’un entre ou sort. Un craquement à l’étage indique que le fantôme est sorti entre deux planches du cabanon, au bout du couloir. Pierrot s’y est caché, l’autre jour, et dans l’obscurité, il a remarqué la barre du jour entre les billes d’épinette du mur extérieur. Manque d’étoupe. Les fantômes en profitent.

— Pierrot, tu veux une toast plate avec de la confiture?

— Ben… oui. Jean-Guy?

— Il va rentrer ce soir, ne t’inquiète pas.

— Claude?

Béatrice prend Pierrot par la main et l’entraîne jusqu’à la cuisine, dans le bas-côté, quatre marches plus bas, la maison ayant été construite suivant la pente. Le poêle à bois ronronne comme un gros chat, un canard d’eau chaude siffle doucement, c’est une petite mélodie d’hiver, comme si des oisillons sortaient du nid entre les poutres rondes du plafond. Les vitres donnant sur la rue Lavoie sont couvertes d’une dentelle de givre, que Pierrot va s’employer à faire fondre par endroits d’un petit doigt rougi par la glace.

Béatrice place deux tranches de pain carré sur le rond de poêle. Tchchchch fait le pain.

— Claude est à l’école, il reste chez les Richard, à Bordeaux, la semaine, tu te rappelles? Tu sais, le gros Maurice, quand il jouait au hockey avec Robert? Non, tu étais trop petit, misère, ça fait déjà dix ans de ça… Il joue pour le Canadien, maintenant. C’est le premier joueur de l’histoire à compter 50 buts en 50 parties, m’a dit ton père. Tout un numéro, ce Maurice.

Béatrice retourne les toasts avec une spatule en fer blanc.

Pierrot s’installe sur son coussin qui le place à la bonne hauteur, entre la fenêtre et la table couverte d’une nappe de coton à carreaux rouge et blanc. Il y a du miel dans un gros pot; c’est un cadeau de M. Robillard, du chemin de la Rivière. Maman achète ses légumes à sa petite cabane bleue le long du chemin, l’été. Pierrot trouve que M. Robillard ressemble à un renard, avec ses cheveux blancs flous et son long nez pointu. Il porte toujours une chemise bleue délavée et de grosses bretelles rouges. Il est gentil avec Béatrice, ils jasent tous les deux, lui derrière le comptoir, Béatrice devant, dans une robe à marguerites jaunes. Ça, c’est l’été.

Sur la table du déjeuner, il y a aussi le gros pot de confiture de fraises qu’Andrée a fabriquée un samedi qu’elle ne travaillait pas à la banque. C’était les fraises cueillies au mont Plante, de petites fraises des champs un peu surettes mais parfumées au coton, qu’Andrée, Claude, Béatrice et Pierrot ont passé un après-midi à ramasser, dans des boîtes à tomates en fer blanc lavées, sous les cumulus cotonneux du ciel bleu comme le tablier d’Andrée qu’elle avait mis sur sa robe blanche, au milieu des foins d’odeur et des sauterelles qui faisaient des triples sauts périlleux à tout bout de champ. Accroupis dans l’herbe haute au pied de la montée, les Sarrazin disparaissaient ici et là, et réapparaissaient plus loin, concentrés sur leur cueillette, pendant que les grillons grésillaient comme du bacon dans la poêle. Pierrot avait essayé de compter ses fraises, mais il n’avait pas su comment faire, il y en avait trop. Même si Claude l’accusait d’en manger plus que d’en ramasser. Même s’il avait les joues tachetées de jus de fraises. Ça, c’est l’été.

Béatrice a préparé une tasse de lait au chocolat. Il fait encore des bulles, posé devant une petite assiette et un couteau. Une tasse de thé fume à la place de maman. C’est toujours la même place, au bout de la table, la plus près du poêle, où toutes les miettes seront éventuellement rassemblées. Pierrot lève les yeux sur l’escalier qui mène au salon. Il voit un autre fantôme de l’hiver passer devant l’horloge grand-père, l’horloge de grand-père Louis, au garde-à-vous sur le mur nord du salon. Quelque chose lui dit que ce fantôme-là va partir en fumée bientôt, parce que le soleil vient de sortir. Il a dû bien déjeuner, ce fantôme, parce qu’il file comme le vent. Puis, un rayon doré comme une crêpe couverte de sirop d’érable frappe le pot de confiture, qui a tout l’air de contenir des rubis dans une gelée. Maman dépose une toast plate coupée en quatre dans l’assiette.

— Tiens, mange, André va venir te chercher pour glisser dans pas longtemps.

Mes frères sont partis, ma sœur aussi. Ils sont grands, je suis petit, songe Pierrot. C’est ainsi, même en hiver.

Mur nord du Rouet, vers 1950.
Mur nord du Rouet, vers 1950.

 

***

Un jour, Pierrot écrira : j’ai vécu avec ce que j’ai reçu au départ comme capital, c’est-à-dire une famille lointaine, le plus jeune avant moi ayant déjà dix ans quand je suis né. Une famille bizarre, avec des artistes partout dedans, comme un sort jeté par une fée Carabosse sur la bedaine de Béatrice, il y a très longtemps. Grand-papa Louis, le père d’Alfred, qui construisait des quais sur le Saint-Laurent, qui pouvait défaire une locomotive en morceaux et la remonter sans perdre un boulon, n’avait été à l’école que deux ou trois ans. Papa, lui, a fait le cours classique au collège de l’Assomption, où sont aussi allés mes frères. Papa a été happé par le train. Happé par le travail sur la voie, dès ses quatorze ans, comme Call Boy, entre les moments d’école au début, puis pour de vrai à 18 ans. Mes trois frères et ma sœur ont dessiné pour gagner leur vie, Dieu sait pourquoi. Robert chez Walt Disney au début, avant l’ONF, et puis à la Canadian Broadcasting Corporation, puis enfin à Radio-Canada. Avant de virer moine. Jean-Guy enseignait à l’École des Beaux-Arts, rue Sherbrooke, à Montréal, et Claude, qui a peint toute sa vie, jusqu’à ce que mort s’ensuive, ici même, à Val-David, tombé dans la sloche du printemps une pelle entre les mains, à la porte de son atelier. Une pelle à neige, chez nous, c’est comme un tennis bracelet chez les riches : elle n’est jamais loin et elle sert souvent. Papa pelletait un sentier à la perfection dans le petit bois, derrière le Rouet et le Suisse, pour qu’on puisse y courir tout l’hiver, mes amis et moi.

Mes frères, ils ont tous étudié, ils auraient pu faire n’importe quoi. Enfin, si l’argent avait été là. Mais il y en avait trop peu. Non, ils ont tous choisi une sorte de bohème quand ils ont acquis l’inéluctable certitude qu’on ne peut échapper au destin des humains. Sinon uniquement par l’exercice de l’esprit, qui ouvre la seule porte accessible sur les infinis possibles. Tout ça, probablement à cause de Modigliani, de Toulouse-Lautrec, de Jean-Paul Sartre, de Blaise Cendrars, d’Henry Miller, de John Dos Passos, qu’ils admiraient. À cause d’une idée répandue dans les milieux de l’art à Montréal, au tournant des années cinquante, d’une certaine idée de la France, comme disait le général de Gaulle en entamant ses admirables Mémoires de guerre[1]. Une idée de la grandeur de l’État quand il protège les artistes comme ses enfants. D’une certaine idée de l’art, par conséquent, que Malraux et d’autres avaient placé tout en haut de la voie royale du savoir et qui inondait par ses écrits, ses écoles, ses tableaux et ses philosophes une province de Québec catholique bord en bord sur le point de secouer sa chasuble. L’art, comme une certaine idée de la liberté :

Je vous parle d’un temps

Que les moins de vingt ans

Ne peuvent pas connaître

Montmartre en ce temps-là

Accrochait ses lilas

Jusque sous nos fenêtres

Et si l’humble garni

Qui nous servait de nid

Ne payait pas de mine

C’est là qu’on s’est connu

Moi qui criais famine

Et toi qui posais nue[2]

C’est ainsi qu’alors, à l’aube de la vie, on pouvait attraper une sorte d’immunité contre tout ce qui est conforme. Ça, ou la tuberculose, qui était aussi à la mode. Aujourd’hui, Cyril, mon ami astrologue et ancien batteur et boxeur, me dit que c’était écrit noir sur blanc dans les astres. N’importe. Quand j’ai eu l’âge de comprendre, mes frères étaient déjà des bohémiens et ma sœur, une amoureuse captive.

Pierrot et Béatrice dans la descente du Rouet, sous le soleil de février 1949.
Pierrot et Béatrice dans la descente du Rouet, sous le soleil de février 1949.

***

Après déjeuner, Pierrot enfile sa grosse culotte de feutre, ses bottes de sept lieues, son manteau matelassé en laine, son foulard et sa tuque rouge, ses mitaines que Béatrice lui attache aux coudes avec des épingles à ressort. Engoncé dans cet équipement, un peu comme un robot qui doit corriger son équilibre à chaque pas, Pierrot se dirige vers la porte dans un mouvement de balancier qui fait sourire Béatrice.

— Vas-y, mon bonhomme, ta traîne sauvage est sur la galerie.

André est déjà debout dans la côte, de la vapeur lui sort de la bouche. Avec sa capine en feutre retenue par un bouton pression sous le menton et ses mitaines géantes qui lui montent jusqu’aux épaules. Il doit les avoir piquées à son père.

— Arrive, Pierrot, j’ai mon traîneau.

À cet instant même, le soleil de février, mouillé et surgissant d’un bain de neige fondante, jaillit des épinettes derrière le garage chez Daoust, de l’autre bord du chemin, et frappe la pente qui va des marches du Rouet jusque dans la rue Lavoie et la transforme en une longue plaque d’or sertie d’une poussière de diamants. C’est tellement beau qu’André et Pierrot se sont arrêtés, se sont regardés, ont eu ce sourire complice qu’ils partagent quand ces choses arrivent, ces choses que les grands ne voient plus. Une petite brise s’ajoute, suggère l’idée du printemps proche, et brusquement, les deux champions du traîneau réalisent que le temps des chevaux sauvages, des cowboys et des Indiens rampant dans le petit bois s’en vient.

André, sur son mustang, chargeant l'ennemi (imaginaire).
André, sur son mustang, chargeant l’ennemi (imaginaire).

Sans un mot, comme des compétiteurs de bobsleigh, ils s’installent sur le bolide Spartan, André devant, les pieds calés sur la planche de commande, et Pierrot, collé derrière, les jambes remontées sur celles d’André pour ne former qu’une masse compacte de glisseurs plus vites que le vent. Le traîneau décolle et s’élance sur la pente lumineuse, patine sur l’or de la neige, file comme une flèche, emportant les deux petits gars qui décollent sur le tarmac de leurs pensées à la manière du Spitfire…

Spitfire.
Spitfire.

… qui vire sur l’aile en bout de piste et s’élève rapidement au-dessus des champs, de la forêt, du lac la Sapinière, en grondant comme une tondeuse à gazon géante, vibrant de toutes ses structures, soulevant leur cœur rempli d’une joie si immense qu’ils rejoignent en quelques secondes le troupeau des cumulus qui font le dos rond dans le bleu parfait du ciel, dans le bleu si intense qu’ils se voient à l’intérieur d’un cube de glace en train de flotter au-dessus du monde, roulant vers la mer, roulant vers les autres planètes peut-être, si le miracle dure assez longtemps et si le Spitfire ne tombe pas comme une roche…

— Attention! crie André.

Attentioooonnn....!
Attentioooonnn….!

Le traîneau saute le banc de neige, et pendant une seconde, les deux glisseurs se couchent, montent à la verticale et deviennent des voltigeurs. Puis, c’est la chute du côté de la rue, sur le flanc moutonneux du banc de neige. Un camion. Rouge. Il arrive, droit devant.

— Haaaaaa… s’écrient à l’unisson André et Pierrot, lorsqu’incontrôlable, le traîneau en folie fonce sous le camion… et ressort de l’autre côté, dans l’autre banc de neige, où il grimpe en laissant tomber ses passagers, qui boulent tête première. Le camion s’est arrêté pile devant la côte du Rouet. Le chauffeur en descend en courant.

— Maudit bâtard, êtes-vous fous, les enfants, ou quoi?

René Davidson est blanc comme un drap. Il a failli écrapoutir son fils et Pierrot en allant livrer une commande d’épicerie chez les Banks, plus loin dans la rue. Il est si choqué qu’il ne peut plus parler. Puis, il éclate de rire en voyant la gueule que font les petits gars, la tuque de travers, le nez morveux, l’air d’avoir vu le derrière d’une comète. Il se penche et les relève, leur donne une tape à chacun sur les fesses.

— Allez glisser ailleurs, chenapans. Et que je ne vous voie plus dans la rue!

— Oui, on glissait, pis on n’a pas vu le camion, pis le soleil nous aveuglait, pis…

— Filez!

André et Pierrot se regardent. Ils n’ont pas eu peur. Ça s’est passé trop vite. Ils sont, de toute façon, invincibles. Ils sourient, prennent chacun un côté de la corde et tirent le traîneau vers le haut de la côte, comme si de rien n’était. Les vrais héros frôlent la mort sans broncher. Parole.

***

Quand on est prêt à croire n’importe quoi, Jean-Guy arrive, juste là, avec son air d’avoir hérité du Petit Prince cette capacité à changer de planète comme de chemise. Un instant il est là, la minute d’après il a disparu, et personne ne sait où il est passé. Il a cette sorte de sang-froid des hommes qui ont vu la mort de près, dira Alfred à Claude, un jour que Pierrot semblerait dormir sur le divan. Une couche de granit autour du cœur, taillé par un lapidaire travaillant au carbure de silicium. Pourtant, on ne le voit pas facilement, cet homme; il a cette science des ectoplasmes qui apparaissent au coin de l’œil et disparaissent dès qu’on tente d’y voir clair. Il vit d’une autre façon. Personne ne sait au juste ce qu’il fabrique, même s’il a l’air toujours occupé. Pierrot remarque tous ces livres qui l’entourent comme une forteresse de mots, des livres anciens et d’autres à peine sortis des presses, tout autant.

Sa chambre est à l’arrière de la maison, donnant directement sur la galerie grillagée par une porte indépendante. À part le lit une place qui bascule contre le mur, un truc de l’armée recyclé, l’espace est un atelier. Des bouquins partout et un chevalet, sur lequel un dessin au fusain, une femme nue, ronde, avec de longs cheveux noirs. Pierrot n’a pas le droit d’entrer chez Jean-Guy, mais quand il n’est pas là, il s’y glisse furtivement. Il s’assoit sur le tabouret, au milieu de la pièce, il hume l’odeur mêlée des tubes de peinture, du bois épicé des crayons, de la bière oubliée dans un verre taché d’empreintes de poudre de fusain sur le rebord de la fenêtre. L’air est plus épais dans cette pièce, il renferme plus de secrets. Même s’il ne sait pas lire, pas encore, Pierrot frissonne en décodant les signes sur la tranche des livres, comme une langue dessinée réservée à Jean-Guy. Dans un coin, une pile de grandes feuilles blanches couvertes de centaines de petits dessins montre des gens bien occupés à vivre. Ce sont les dessins de ses élèves, aux Beaux-Arts, certainement : encore des femmes nues, des vases aux formes anciennes, amphores et pichets, dessinés d’un trait hésitant, repassé, lignes tricotées serrées pour capter la forme qui brûle le blanc des feuilles, comme si de retenir l’image tatouait le papier maladroitement. Ici, à Val-David, au Rouet, rue Lavoie, ces dessins empilés parlent d’un autre monde, complètement étranger aux épinettes, aux fantômes de l’hiver, aux poussières d’enfants roulant sur la pente du temps. On serait sur Alpha Centauri et ça n’aurait rien de surprenant, dans cet atelier suspendu dans le silence de février, sans les oiseaux pour piailler autour comme en été, quand la fenêtre baye aux corneilles, quand Pierrot vient regarder monter les guêpes sur le moustiquaire. Ça, c’est en été.

Quand Jean-Guy est parti en ville par le train voir des femmes qui posent nues, en faisant la bohème.

Le village de Val-David est un village de poche enfoui dans les roches précambriennes au nord de Montréal, Québec, Canada. Un monde plus proche du rêve que de la réalité. Il existe réellement. Cela fait partie de son charme. Avec sa montagne au centre, ses bras de rivières gonflés au printemps comme des avant-bras de draveur, ses petites rues toutes croches qui contiennent plus d’histoire que nos mémoires sont capables d’en absorber. Val-David est un village où les extraterrestres et les anges ont atterri depuis longtemps. Pierrot l’apprendra, à mesure qu’il poussera comme de la mauvaise herbe.


[1] « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. » Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, L’Appel (1940-1942), tome I, Plon.

[2] La Bohème, une chanson de Charles Aznavour et Jacques Plante, viendra en 1965 consacrer l’image de cette époque rêveuse.