Chapitre 5 : Les garçons perdus

Chapitre 5 : Les garçons perdus

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-5-

Léo se lève avant le soleil. Pour voir venir le monde. Comme chaque matin depuis très longtemps. Les enfants dorment encore, il fait attention. Yvonne et Claire ont le sommeil léger. Alfred et Fernand ne vont pas tarder à sortir du lit, mais rien ne presse. Jean-Louis est à Saint-Jérôme pour deux jours. Les journées sont longues et dures. Pour Philippe qui est au séminaire ou pour Lucie qui dirige un orphelinat en Haïti, les journées ne doivent pas être non plus une sinécure.

Olivine Dussault, épouse de Léonidas Dufresne, dans la vingtaine.
Olivine Dussault, épouse de Léonidas Dufresne, dans la vingtaine.

Il attrape la grosse bouilloire qui siffle doucement sur la cuisinière dont Olivine est si fière, briquée comme un ceinturon de hussard, un L’Islet Succès 1929 avec ses tuiles de céramique anglaise qui représentent des chardons, ou quelque chose du genre. Le liquide fumant goutte dans la petite cafetière émaillée couleur crème, un souvenir de Jean-Baptiste. Léo, pas plus que son père, ne boit de thé. C’est bon pour les Anglais, dit-il.

La nuit, lorsque la bouilloire arrête de gémir, il sait qu’il est temps d’ajouter du bois dans le poêle. Février est plutôt frette, cette année. Il faut mettre des combines. Par la fenêtre de la cuisine, il regarde sa pile de bois de chauffage dans la cour; environ deux cents cordes, plus ou moins, qu’il va falloir livrer à Montréal avec Jean-Louis et Alfred. Monter ça dans les étages par les escaliers. Les rampes sont faites avec des surplus de lames de patins venus des usines Angus voisines, leur ont expliqué les clients de la rue Parthenais, qui travaillent là-dedans, les Bertrand. Demain, on va descendre avec le pick-up Packard. On devra pouvoir y stocker cinq cordes. Pourvu que la côte à Paquette soit pas glacée…

Le café percole et remplit la cuisine d’un fumet exotique en diable. Tellement que chaque fois, Léo se dit qu’il va se décider et prendre le train avec Livine vers la Floride, une bonne fois. Il remonte sur sa souquenille les bretelles de police qui pendent de chaque côté de ses grosses culottes de feutre. Léo est mince pour un homme qui fait du bois de chantier et de la coupe. Mais il est raide. Il mange peu, du lard, du chou bouilli avec le bouillon, des noix de hêtre, qui valent un steak. Ce sont les Sauvages de la Réserve qui lui ont appris ça. Son lunch est frugal, surtout quand il monte au lac faire une coupe de bois avec son cousin Anthime.

Ce matin du 4 février 1944, il emporte sa grosse tasse de café noir, son seul luxe, jusqu’à son bureau, au rez-de-chaussée, sous l’escalier. Il doit être autour de 4 heures et demie. La maison est silencieuse. Le village est silencieux. Le monde dort, à Saint-Jean-Baptiste-de-Bélisle, enseveli sous ses couvertures de neige.

Léonidas Dufresne, dans la vingtaine.
Léonidas Dufresne, dans la vingtaine.

Léonidas a décidé de travailler à sa demande de changement d’incorporation du nom pour le village. Ce sera Val-David, en l’honneur d’Athanase. Il en a discuté avec Wilfrid Labbé, le maire de Victoriaville, un ami de longue date, qui se prépare à lancer la Fédération québécoise des Municipalités. Une bonne idée, a dit celui-ci.

Dans le petit matin, Léo tend l’oreille, un bruit de moteur qui s’amplifie. Au même moment, le téléphone, un des rares du village, sonne. Ils sont plusieurs sur la même ligne. Que se passe-t-il? Il faut répondre vite pour ne pas réveiller tout le monde. Léo jette un œil par le vasistas en descendant vivement l’escalier. Ce maudit téléphone… y sonne toujours quand c’est pas le temps. Le petit matin, c’est fait pour penser. Pas pour parler.

Puis, des phares balayent le mur, et le râlement d’un moteur se rapproche. Qui peut bien se promener à cette heure-là, bon sang de bon sang! Léo décroche le téléphone, et de la main droite, soulève le rideau de dentelle blanche de la fenêtre donnant sur la rue. Il voit une lueur rouge tournante et l’ombre du véhicule noir passer en coup de vent. Il y a eu un accident, pense-t-il.

— Allô?

— Monsieur Dufresne? Monsieur le Maire?

— C’est moi…

— Il y a eu un problème…

— J’ai vu passer la Police provinciale, mais je ne sais pas…

— C’est le capitaine Brousseau qui m’a demandé de vous appeler. Je suis la standardiste de nuit, Carole Monette. Le capitaine demande que vous alliez sur la montée Gagnon…

— Oui?

— Le capitaine pense qu’il se passe là-bas quelque chose de pas catholique…

***

Jean-Guy est revenu de Montréal et tel que promis, il raconte à Pierrot cette histoire du 4 février 1944.

— Les petits gars avaient marché longtemps à travers bois. Sans raquettes, c’est une job. Ils avaient faim. Ils grelotaient tellement qu’un écureuil perché sur une branche basse avait entendu leurs dents claquer.

— C’est quoi, les dents claquées?

— Les dents qui claquent, c’est quand tu sors du bain tout nu et que tu as froid, tu t’en souviens, pinotte?

Pierrot s’en souvient. Andrée le frotte avec une grande serviette pour le réchauffer quand il prend son bain dans la grosse cuve près du poêle dans la cuisine. Un côté chaud, un côté froid.

— C’est qui, les petits gars?

— Écoute bien ça, mon petit muffin. Donc, les gars sortent péniblement du bois, sans trop savoir où ils sont rendus, sur une petite route à peine déneigée. Gaston, le plus grand, à mesure qu’il se rendait compte qu’ils étaient perdus, avait refilé ses mitaines à Hector, qui est un peu distrait. Il n’a pas pris les siennes, il n’y a pas pensé, Hector, hier, quand ils se sont sauvés de la maison, à Sainte-Lucie.

— Ça sent de quoi, dit Gaston, le nez en l’air, au milieu de la route. Il a bien vu les traces de la gratte à chevaux au milieu du chemin, mais ça ne lui dit pas de quel côté aller. Il hume, il suit le vent, il observe la tête des épinettes. Les plus grandes se balancent au-dessus de la forêt et jasent entre elles. Des histoires qui remontent jusqu’aux steppes où les ours sont tout blancs et gros comme des hippopotames.

L'hippotame du zoo de New-York, vu par Pierrot quelques années plus tard.
L’hippopotame du zoo de New York, vu par Pierrot quelques années plus tard.

— Pour vrai?

— Petite crotte dorée, tout ce que je te raconte est la pure vérité. Toujours. Tu pourras tout vérifier quand tu seras grand.

— Quand mes cheveux auront poussé?

— Oui, mais toi aussi, il faut que tu allonges encore un peu, sinon tu vas disparaître sous ta perruque!

Pierrot sait bien qu’il n’a pas fini de grandir. Il fronce les sourcils en songeant qu’à son prochain anniversaire, il aura déjà sept ans. Ça le trouble un peu, à cause du capitaine Haddock, qui dit « sept ans de malheur » quand on brise un miroir. L’année prochaine, il va falloir se tenir loin des miroirs.

La bonne affaire, c’est qu’il peut lire. Il peut écrire. Il peut aller à la pêche au tracel avec André et rapporter de petites truites frétillantes pour améliorer l’ordinaire de la chatte Biscuit. Mais là, il y a cette histoire dans la montée Gagnon.

Jean-Guy sourit, reprend une gorgée de café.

— C’est là qu’un petit bouquet sucré, quelque chose de très doux et de piquant à la fois, est venu chatouiller les narines de Gaston. Il faut dire qu’après deux jours en forêt montagneuse, on a l’odorat aussi pointu que celui d’un chevreuil. Deux jours de marche sur la croûte ou dans la neige molle, à crever de chaud tellement c’est dur de lever la jambe à 45 degrés puis de l’enfoncer à chaque pas jusqu’à la hanche. Deux jours à grelotter comme une poule mouillée quand la forêt s’éclaircit et qu’on traverse un couloir où le vent s’engouffre en sifflant tellement il s’amuse à prendre de la vitesse. Deux jours à chercher parmi les arbres nus un rocher avec une forme familière, un ruisseau dans une coulée qui perce la glace ici et là en chantant, un bouquet de sapins grignotés tout le tour par les lièvres, un bout de ciel avec une luminosité qui indique où se trouve le soleil, n’importe quoi qu’on a déjà vu, n’importe quoi sous un ciel uniformément gris comme une porte de prison; mais non. Que des arbres nus, immobiles, tous pareils. Puis vient la nuit, quand tous les arbres fondent à la manière d’une aquarelle sur laquelle on a versé un peu trop d’eau. Le ciel et la terre se fusionnent, le silence de la forêt, maintenant, n’est plus le même. Il se fissure. Il y a des glissements, des frôlements et, peut-être, là-bas, des feulements. Gaston tâte son canif dans le fond de sa poche. Une nuit longue, aveugle, à frissonner au point d’avoir mal partout, collés ensemble sous un gros sapin, calés dans la neige pour ne pas laisser son odeur se répandre comme des cercles dans l’eau, jusqu’au diable vert, où Dieu seul sait quelle bestiole aux yeux rouges et aux dents longues aimerait bien casser son régime de vache maigre avec un peu de chair fraîche.

Mais, il y a toujours un mais, tu te rappelles, petit cornichon dans le vinaigre, Gaston et Hector, vivre dehors, ils y sont habitués. À la maison, la mère ne les endure pas sur le plancher après sept heures et demie. C’est comme ça depuis qu’ils savent marcher. Gaston a beau être un homme, maintenant à seize ans, avec son frère Hector plus jeune de quatre ans, ils passent leur vie à l’étable, ou au champ, ou au camp, dans le bois. Près de la Réserve. Le camp, c’est comme dehors. Quand il y a de la poudrerie, tu te réveilles le matin avec de la neige sur ta couverte. Pour manger, à part le pot de bines, le morceau de lard, le pain dur, il n’y a pas grand-chose. Depuis qu’ils sont tout petits, il n’y a pas grand-chose. À part les cochons dont il faut s’occuper. Patauger avec eux dans la fange. À part le père qu’il faut ramener en dedans quand il est saoul et qu’il tombe en pleine face dans la neige. C’est là qu’on développe des réflexes, car il faut faire attention aux claques qui volent bas quand il se réveille. Gaston a le tour, lui, avec le père, mais Hector, il marche au ralenti. Faut que Gaston s’en occupe.

— Hector, suis-moi, on descend la côte. Y a quelque chose qui sent bon par là, on va manger, mon gros.

— Ouan.

— La montée Gagnon, mon Pierrot, c’est une belle montée en été, crois-moi. Durant l’hiver, c’est une autre paire de manches. C’est l’autre bout du monde. Il y a tant de lièvres par là qu’on s’enfarge dedans. Les perdrix sur les hautes branches des sapins sont si nombreuses qu’on dirait une forêt d’arbres de Noël décorés avec de grosses boules de plumes.

Pourtant, au cœur de l’été, c’est une route herbeuse, pentue, bosselée au centre, noyée dans le grésillement des insectes, où se rassemblent çà et là des capitules de marguerites audacieuses, baignées par la lumière verte des frondaisons, si serrées de chaque côté du chemin qu’on entend pratiquement le bois respirer. Durant cette tranche du temps de 1944, la montée Gagnon est un sanctuaire où la vie tourne à petit régime, reprenant son souffle au fond des campagnes, laissant couler un peu de baume sur les blessures encore sensibles de ceux qui « ont connu ça » — autant dire tout le monde —, d’une manière ou d’une autre. La guerre. Comme un chancre, une ulcération de la planète entière. En particulier Will et Rowena Quainsky. Qui sont parmi les rares citoyens qui passent l’année sur la montée, dans leur chaumière qu’on pourrait confondre avec une isba, à moins d’un kilomètre de l’endroit où Gaston et Hector sont sortis sur la route.

***

— La guerre, mon petit, est un fléau qui n’épargne personne. En 1944, heureusement, elle s’épuise, elle meurt de sa monstrueuse existence même. La vie à Val-David cherche à rependre son cours, se déroulant sur un rythme de petite java des épinettes, loin des tranchées et des baraquements puants du Front. Les soldats redeviennent ici des citoyens ordinaires qui ont hâte de faire de la guenille avec leurs uniformes. Les objecteurs de conscience rentrent discrètement d’exil, assurés que la MP[1] ne viendra plus les cueillir en pleine nuit.

Les morts, eux, vivent toujours dans les souvenirs proches plombant les mémoires. Ceux dont les traits ont été capturés par l’argentique restent à jamais figés, encadrés sur le linteau des cheminées. Leurs sourires brûlent le cœur de ceux qui les regardent. Les proches ferment les yeux et ne voient plus à la place du mort qu’un point noir, à la manière de l’imprudent qui a regardé trop longtemps le soleil. Les êtres aimés, lorsqu’ils disparaissent de la surface de la Terre, réapparaissent dans les champs en friche de nos mémoires, mon petit bonhomme. Tu verras.

Pour Will et Rowena Quainsky, la guerre avait été un gouffre. Tout y avait sombré, là-bas, en Ukraine : les enfants, les amis, la maison. Le pays avait glissé dans l’abîme, démembré, il avait roulé dans les ténèbres. Les villes avaient été transformées en poussière. Will et Rowena étaient arrivés au Canada en tant que réfugiés, minces comme des ombres, en 1939. Après des mois d’errance, ils avaient fini par s’installer ici, dans une maisonnette achetée pour une chanson à Télesphore Therrien, qui avait exploité là dans les années trente une belle pommeraie voisine de celle de la famille Gagnon. Jusqu’à ce qu’une jument tue d’une ruade Hermine Therrien et fasse de Thélesphore un solitaire. On finit par désigner le plan d’eau qui bordait sa terre lac Solitaire, en souvenir de cet homme qui y passait ses journées dans une chaloupe, une ligne à l’eau.

Le lac Solitaire, aujourd'hui disparu...
Le lac Solitaire, aujourd’hui disparu…

Mais les gens qui ont beaucoup souffert, quand ils survivent, ont souvent une force et une énergie qui dépassent le commun. Will et Rowena étaient des survivants. Je dirais plutôt, Pierrot mon petit frère, qu’ils étaient des magiciens. De véritables magiciens, c’est-à-dire des gens ayant appris plein de secrets pour éloigner la douleur, pour soigner l’âme en peine, pour guérir avec la nature comme complice les bobos des gens qui venaient les voir. Armée d’un sourire permanent, Rowena mettait au service des habitants son grand savoir, un amalgame de cultures aussi anciennes que les Khochoutes, des éleveurs mongols; un savoir venu des steppes et ramené d’Europe jusqu’ici comme un trésor caché. Will, un homme habile de ses mains, à l’esprit pratique et exercé, avait un esprit ouvert. Au village, on disait qu’ils avaient des dons. Will pouvait guérir les brûlures simplement en y apposant la main. Rowena faisait des tisanes qui regonflaient les plus dégonflés. Surtout, Will et Rowena étaient habiles pour arranger les choses, donner à leur maison un air de jeunesse et de force, et leur jardin en plein été était un enchantement. La détresse n’y survivait pas longtemps. On était envoûté par l’harmonie sauvage des lieux.

EPISODE NO 71A_resizeLa maison à mi-pente, en pièce sur pièce, avait été greyée d’une véranda côté rue et d’une large terrasse côté pente. C’est côté rue que Gaston et Hector arrivèrent, vers deux heures de l’après-midi, selon les rapports de police.

— J’sais pas qu’est-ce qu’y mangent, là-dedans, avait dit Gaston à Hector, mais ça sent bon en maudit! Arrive, Hec.

L’accès à la maison avait été pelleté avec soin, faisant le tour des cèdres coniques et des buissons glacés jusqu’à la véranda. Celle-ci abritait une corde de bois aux bûches aussi bien encastrées qu’une volée de poussins collés sur leur mère.

La porte s’est ouverte avant même que Gaston ait levé le poing pour frapper, comme si les petits gars égarés étaient attendus. Will ne souriait pas, mais il fixait sur Gaston un regard d’un bleu intense, comme s’il lui télégraphiait à haute vitesse des instructions à l’usage de sauvages débarquant sur une terre civilisée. D’un bref mouvement de la tête, il invita les jeunes gens à entrer.

Maintenant, mon petit Pierrot, il faut que tu comprennes quelque chose.

— Quoi?

— Eh bien, parfois, dans ce monde, il y a des choses qu’on n’arrive pas à expliquer. On a beau chercher, on a beau lire de gros livres, on a beau en parler aux savants, aux professeurs, aux astronomes, aux évêques et aux moines qui connaissent le dharma par cœur, il n’y a rien à y faire. Même Sherlock Holmes, un détective que tu apprendras à connaître dans un an ou deux, quand tu auras du poil au menton…

— Ha, ha, ha! Jean-Guy, voyons, je n’aurai pas de poil au menton dans deux ans…

— … Dans deux ou trois ans, sinon dans quelque temps, peu importe, mon petit pinson pensant; même Sherlock Holmes, le plus grand détective du monde, ne trouve pas, dans certains cas, d’explication. Parole.

— Comment ça?

— Eh bien, reprenons notre histoire, tu verras.

Hector et Gaston furent accueillis dans la maison des Quainsky comme s’ils étaient leurs propres enfants revenant d’une promenade. Rowena eut tôt fait de débarrasser Hector de ses bougrines mouillées, sous l’œil étonné de Gaston, à qui Will avait tendu un grog fumant avant même que les bottes ne fussent enlevées. Aucune parole n’avait été échangée, la chaleur du foyer avait aussitôt engourdi les garçons. Le fumet montant de la cuisine avait paralysé tous leurs sens à la manière d’un barbiturique. En quelques minutes, Gaston et Hector avaient pu enfiler du linge sec sorti d’un coffre en cèdre et sentant bon le genièvre et la lavande. Ils avaient enfilé des chaussettes de laine qui faisaient tellement de bien à leurs pieds maganés que les gars en avaient les oreilles toutes rouges.

Le repas qui suivit fut pour les deux frères une expérience qui allait marquer leur vie à jamais. De mémoire, ni l’un ni l’autre ne se souvenait s’être mis autant de bonnes choses en une seule fois dans la panse. Le regard cuivré de Rowena, amusée, qui avait attaché ses longs cheveux blancs en une tresse ramassée sur sa tête comme une couronne, disait assez qu’elle était heureuse de les voir se régaler. Assise au bout de la belle table en chêne de la salle à manger recouverte en partie d’une nappe blanche brodée de minuscules fleurs rouges, avec, disposés pour le service de ses invités, des couverts qui scintillaient et des plats qui fumaient, elle avait simplement exigé que les gars se lavent les mains avant de s’asseoir face à la fenêtre, où on voyait par les carreaux l’hiver descendre en douceur dans le jardin, ses pans de neige céruléens et roses suggérant qu’ici, tout était moins froid, moins difficile, moins loin du printemps.

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La soupe dorée était parsemée de légumes coupés finement en triangles. On aurait dit, à vol d’oiseau, des voiles multicolores en régates sur un étang parfumé. Une recette russe que n’aurait pas renié le grand-père de Vladimir Moukhine, le chef qui tiendrait quelques décennies plus tard le Lapin Blanc, au seizième étage du centre commercial Smolenski Passazh, à Moscou, un lieu magique, lui aussi, qu’on atteindra en traversant un labyrinthe d’escaliers et de couloirs digne d’un roman de Lewis Carroll. Avec des lapins magnifiques peints sur les murs en grands uniformes des dragons de l’Empire, ceux-là, apparemment, plus calmes et moins pressés que le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, tu te souviens, Pierrot? Bref, ce Lapin Blanc ressuscitera un jour la grande cuisine traditionnelle du temps des tzars. Mais pour l’instant, elle s’était matérialisée à Val-David, dans la montée Gagnon, pour les petits garçons qui savent traverser des forêts en hiver sans mourir de froid.

Rowena et Will mirent petit à petit sur la table du sarrasin aux cèpes et des joues de veau à l’étuvée, de belles cailles de leur élevage, grillées dans l’âtre et fourrées de noix de hêtre et de bleuets, servies avec un couscous aux girolles de l’érablière du mont Césaire. Plus rare encore, une autre recette russe : des lèvres d’orignal à la crème de sapin (leur voisin chassait sur la rivière Winneway, chez les Algonquins, chaque automne, et il savait partager), accompagnées d’une mousse de fromage de chèvre à la saucisse de cheval. Enfin, de la truite de ruisseau Doncaster en gravlax aux baies, concombre et raifort. Lorsque les bouchées sucrées arrivèrent, Gaston et Hector avaient déjà les yeux dans la graisse de bines. Nonobstant, Renowa déposa devant chacun des garçons un incroyable et luminescent sorbet de fruits des bois, caboté par une mousse de brebis, gelée de lavande et sa meringue, et encore une panna cotta à l’oseille et gelée d’estragon. Pour finir, ils eurent droit à une crème glacée au miel croustillant et à la mandarine, une recette, expliqua Will, qui faisait le bonheur de Fiodor Dostoïevski, quand il était enfant, dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg.

Hector ramassa sur la nappe une baie noire de Madagascar et la croqua comme un bonbon, ravi du feu qui lui vint sur la langue. Rowena lui dit qu’elle avait pu transporter ce trésor depuis l’Ukraine et le conserver frais en cousant les grains de poivre à la queue leu leu dans l’ourlet de sa robe.

C’est ainsi, mon petit chocolat au caramel, que ce festin dura des heures et fut le prélude à un grand bonheur. Du moins pour Rowena et Will, qui eurent le sentiment, pendant cette journée du 4 février 1944, qu’avec la rencontre de ces garçons perdus, leur âme recevait un signal venant d’un autre monde, où leurs propres garçons devaient certainement poursuivre une existence interrompue par la tragédie absurde de la guerre.

— …

— Lorsqu’Hector et Gaston eurent mangé, ils s’endormirent carrément à table tellement ils étaient fatigués, épuisés, au bout du rouleau.

— Ils se sont endormis à table?

— C’est cela même.

— Tabarouette.

— En effet.

Pierrot, depuis le temps qu’il se faisait raconter des histoires à dormir debout, savait qu’il fallait faire avec celle-ci comme avec un cube Rubik : tourner les faits dans tous les sens, jusqu’à tant qu’on réalise le casse-tête. Un jour, on appellera ça des faits alternatifs.

— Quand ils s’endormirent, les petits gars de Sainte-Lucie, finit par dire Jean-Guy en allumant une cigarette Sweet Caporal, ils firent de beaux rêves, car ils étaient rassasiés. Pour la première fois de leur vie. Ils rêvèrent qu’ils naviguaient sur un grand voilier à la coque jaune, aux voiles immaculées, sous un ciel si bleu qu’il devait avoir été peint par Michel-Ange. Au bout de l’horizon, pendant que Gaston tenait la barre et qu’Hector à plat ventre sur la proue observait une nuée d’exocets filant comme des comètes argent au ras des vagues, une île apparaissait peu à peu, splendide cône de verdure dominé par un panache blanc tranquille comme celui des locomotives quand elles attaquent les contreforts des Laurentides et que la voie, avec 4 % de pente, exige qu’elles fassent un effort pour tirer jusqu’à Val-David leurs skieurs euphoriques.

— Puis, quand ils se sont réveillés…

— Voilà, voilà le problème, mon Pierrot des îles. Quand ils se sont réveillés, mille sabords, comme dirait qui tu sais, quelque chose de terrible s’était passé, quelque chose que même moi je ne peux pas expliquer.

— Hein. Voyons.

— Parole.

***

Léo vit de loin le clignotement rouge de la voiture de police. C’était chez les Ukrainiens, ça ne faisait pas de doute. Il y avait déjà du monde. Des policiers en uniforme, surtout.

Léo arrêta son pick-up derrière la Chevrolet noire, une grosse machine ronde avec une cerise sur le top et une bande blanche tout le tour, coupée par le mot « Police provinciale » avec un écusson rouge sur le coffre.

Un homme s’avança vers lui, retira sa casquette et dit :

— Monsieur Dufresne, je suis le constable Rolland Martineau. Nous avons trouvé les deux garçons de Sainte-Lucie qu’on nous avait signalés disparus.

— Bien, très bien. Comment vont-ils?

Le policier se gratta l’occiput et lâcha :

— Pas pire. Pas pire pantoute. Mais il y a un problème.

— Oui?

— Venez voir par vous-même.

Et tandis que le petit jour commençait à naître du côté de la slide, à l’est, rien qu’une lueur bleutée incertaine, ils se mirent en marche parmi les ombres vers la maison, d’où monta soudain un long hurlement. Léo vit le labrador pisteur tenu en laisse par le maître-chien, assis sur la véranda de Rowena et Will. Il venait de repérer, dans le vent, l’odeur de la peur.

C’est ainsi que Pierrot devra attendre d’avoir du poil au menton pour connaître la version complète, plutôt étrange de cette histoire. Mais avant, Jean-Guy trouvera bien le moyen de lui faire connaître une partie de la vérité, même s’il y a parfois des choses qui ne s’expliquent pas.

Pierrot se demande jusqu'à quand il devra attendre pour savoir ce qui est arrivé à Gaston et Hector...
Pierrot se demande jusqu’à quand il devra attendre pour savoir ce qui est arrivé à Gaston et Hector…

(À suivre.)

[1] Military Police : police chargée de chasser les déserteurs depuis 1940, partout au pays.