Chapitre 4 : Le dégel

Chapitre 4 : Le dégel

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Les maisons sœurs.

-4-

1952. Le printemps, croient les gens de la ville, arrive après l’hiver. Ceux qui vivent parmi les arbres et les montagnes savent que le printemps est le fils de la terre. Qu’elle accouche de lui tout doucement, quand le père Soleil se retourne dans son lit de ténèbres et que la Terre bascule légèrement sur son axe, pour lui offrir son meilleur profil. La Terre est coquette, le Soleil est amoureux. Le printemps n’est qu’une manifestation de leur amour, l’équinoxe de mars, une cérémonie qui le consacre depuis l’origine des temps. Ils réinventent ensemble, courtois, des jours plus longs, pour échanger des caresses plus chaudes. Ils font tourner la neige en rigoles, la végétation exposée luit et se pare de bourgeons comme des breloques annonçant la grande séduction de l’été. La marmotte sort de son trou, excitée, prête à sauter sur les jeunes pousses du jardin. Le printemps, c’est le début du monde.

Ce printemps-là, Pierrot a vu les dentelles sur la fenêtre à carreaux de sa nouvelle chambre, au Suisse, se transformer en coulisses polychromes dès le petit matin. Juché sur une chaise, il a aussi pu voir la chatte Biscuit sauter sur la remise des Davidson et d’un bond gagner le grenier sous pente, rempli de bran de scie, pour y couver sa flopée de chatons. C’est pour elle qu’André descend au tracel du lac la Sapinière avec sa branche de coudrier transformée en canne à pêche, deux ou trois fois par semaine, dès que truitelles et truitons s’élancent dans le torrent de mai pour remonter vers le ruisseau Doncaster, après un long voyage sous-marin, là où le regard ne pénètre pas.

Alfred, en achetant le Suisse, avait voulu offrir à sa famille une vraie maison, après des années de location du Rouet voisin. Il faut dire qu’elle est belle, la maison construite par Hormidas Marinier au milieu des années quarante, avec des flancs de planches larges en déclin de pin blond verni et ses grands balcons de façade sur deux étages. Il y a de la place en masse autour du foyer central, en pierres des champs, ouvert sur le salon et la salle à manger. Les chambres à l’étage sont lambrissées de cèdre rouge et de chêne, le plancher de merisier est teint en bleu marine essuyé, comme si une tempête sur une mer intérieure avait effacé les vagues et stratifié leur mouvement dans le bois.

La chambre de Pierrot, voisine de celle d’Andrée, est petite, mais le plafond est en pente, ce qui évoque une cabine de brick qui aurait navigué entre les branches hautes du grand pin voisin. La tête du lit étroit, en laiton luisant, avec ses volutes, ses barreaux gravés et ses pommeaux dentelés, évoque les ornements de bord après quoi se tenir quand la mer est haute. Mieux encore, la pièce est inexplicablement imprégnée d’une odeur de cannelle et de vanille, comme si quelque boucanier en goguette avait jeté là sa veste et son haut-de-chausse en revenant des Îles. Comme si le bois des murs venait des flancs de son navire échoué. Pierrot a de quoi rêver aux ciels azur d’où surgissent en craquant des bouquets d’aras rouges, verts et bleus, aux routes poussiéreuses bordées de bougainvilliers fuchsia imitant un tableau de Seurat ou de Gauguin, quand la brise soulève dans les mangroves des parfums noirs et musqués. Rêver, comme le chantera Jacques Brel, en fuite des grisailles de Schaerbeek :

Une île
Une île au large de l’espoir
Où les hommes n’auraient pas peur
Et douce et calme comme ton miroir
Une île
Claire comme un matin de Pâques
Offrant l’océane langueur
D’une sirène à chaque vague[1]

Plus expressément au printemps, lorsque Pierrot se penche sur ses devoirs à l’encre bleue qui tachent le buvard de son petit bureau, les mots qu’il faut écrire d’une plume soignée, les chiffres qu’il faut aligner en colonnes serrées, et que monte des murs une haleine humide et tropicale, troublante comme un mystère attirant et insoluble. Il ne faut pas trop rêver, dira Jean-Guy à son petit frère, les rêves sont des ogres tapis dans la forêt des Pensées qui dévorent l’âme des enfants qui s’égarent. Il vaut mieux chercher la Fée des Faits, qui ne se montre qu’aux enfants attentifs et sages.

— À quel âge on cesse d’être un bébé? demande Pierrot à Béatrice, sourcils froncés, un matin, en grignotant une toast couverte de beurre de pinotte et de confiture de fraises.

— Ça dépend, dit Béatrice en s’assoyant devant sa tasse de thé, les mains encore rouges d’avoir fait la vaisselle dans l’eau presque bouillante. Quand on peut se passer de couches et qu’on ne met pas de la confiture partout, on commence à être grand.

— Ça fait longtemps que je n’ai plus de couches, maman, voyons!

— Oui, mais tu mets encore de la confiture sur tes joues, sur tes doigts et sur la nappe, plus que dans ta bouche, coco!

Béatrice rit comme une petite souris. Pierrot est content, Béatrice ne rit pas souvent. Tout en grignotant lui-même comme une souris, il se souvient du temps où il était encore un vrai bébé. Quand la famille est venue s’installer par ici.

Alfred et Béatrice, sur la rivière du Nord, à Préfontaine, été 1943. Béatrice est enceinte de Pierrot.
Alfred et Béatrice, sur la rivière du Nord, à Préfontaine, été 1943. Béatrice est enceinte de Pierrot.

Au début, quand Pierrot avait la taille d’un lapin debout sur ses pattes arrière, les familles des anciens résidents regardaient les Sarrazin comme des touristes. Alfred prenait son fils par la main pour descendre la pente abrupte de la rue Frenette jusqu’à la gare, en venant de la petite maison en papier brique accrochée au bord de la côte et louée pour une saison. Les gens, sous leurs sourcils broussailleux, avaient l’œil allumé, curieux, en voyant ce cheminot d’âge mûr promener jusqu’à la gare ce garçonnet blond qu’ils prenaient pour son petit-fils.

Alfred avait quarante-six ans à l’époque, autant dire qu’il avait déjà vécu toute une vie. Même si tout le monde savait qu’il était un homme de train, donc, par définition, gris, noir et sombre d’allure. Alfred changeait de style dès qu’il était à la maison. Pour Béatrice, qui n’aurait pas aimé qu’il se laisse aller. Qui se méfiait de l’univers métallique et charbonneux des trains. Les accidents sur la voie étaient impardonnables. Alfred changeait de look, comme on dit désormais, pour lui-même, certainement, cette part de lui-même où subsistaient des échos du théâtre où Ovila Légaré et lui avaient joué Molière. Il traînait aussi dans sa mémoire des oripeaux de poésie romantique, dont on arrivait aux Fêtes, parfois, à lui arracher quelques rimes étonnantes et de flamboyants extraits. C’est dans ces moments-là, alors qu’Alfred changeait littéralement d’aspect, devenant au milieu du silence de la famille réunie un capitaine, un mousquetaire, que dis-je, un archiduc pourfendant la bêtise et l’ignominie, c’est devant cet homme transformé que Pierrot avait commencé à soupçonner le pouvoir incroyable des mots.

Même en temps ordinaire, à Val-David, le cheminot troquait la casquette rayée pour un Stetson alezan, portant bien droit une veste épaisse bleu roi sur une chemise blanche impeccable, le ventre barré par une chaîne au bout de laquelle une grosse patate lui donnait l’heure précise, à la seconde près. Le train ne le quittait jamais tout à fait. Le CPR exigeait que cette montre soit vérifiée tous les mois par un horloger. On ne plaisantait pas avec l’horaire des trains, en mille neuf cent quarante-six. Et Pierrot détectait, pendant ces promenades entre la maison et la gare, son odeur d’homme de fer, un parfum qu’il n’oubliera jamais, un mélange de mâchefer et d’eau de Cologne tout à fait à l’image d’Alfred, à demi gentleman et à demi homme de cour.

Dans la cour du Mile End, au milieu de ses hommes et de la suie des locomotives, Alfred porte le Stetson et la cravate.
Dans la cour du Mile End, au milieu de ses hommes et de la suie des locomotives, Alfred porte le Stetson et la cravate.

 

***

— Le pape va annoncer la fin du monde.

Il est sept heures et demie et il fait noir comme chez le loup. André, Andrée, Pierre, Denis, Guy, Nicole et Pierrot forment le cercle. Conférence de fin de journée au milieu de la rue, autour du bolide Globe Trotter de Pierre, une sorte de planche à quatre roues actionnée par deux manchons verticaux qu’il faut pousser et tirer alternativement pour avancer.

— Es-tu fou?

— J’te dis. Ma mère en parlait à mon père, hier. C’est pour ça qu’on fait des neuvaines…

— Des niaiseries…

— Arrête, Pierre, bonté divine!

— Ferme-la donc, ma sœur. Tu sais pas ce que tu dis.

— Pour quand, la fin du monde?

— 1994.

— C’est quoi, 1994? On va être tous morts de toute façon.

— Voyons, André, on va être mariés pis on va avoir des enfants. On peut pas être mort…

— Pourquoi cette date-là? Ils l’ont-tu dit?

— Le cardinal Léger a dit que c’est le cent cinquantième anniversaire de Bernadette Soubirous, et comme on se repent pas assez, Dieu va faire le ménage.

— Y a-tu une balayeuse, baptême?

— Pierre, maudite marde…

— Y va envoyer l’archange Gabriel, probablement, dit Nicole.

— Moi, j’crois pas à ça, dit Pierrot.

— À quoi tu crois, toi, fin finaud?

— Aux sauvages pis aux avions, dit André en riant.

— Arrêtez, c’est sérieux. Andrée tape du pied. Vous riez de tout, on peut pas parler.

Bref silence. Puis, une petite voix à hauteur de ceinture :

— J’comprends rien.

— T’es trop petit, Guy. On parle des affaires de grandes personnes.

— Ouais, ben, les grandes personnes, y font des cochonneries, dit Pierre en clignant de l’œil.

— …

— Pierre, arrête.

— J’l’ai vu. La porte était mal fermée, j’ai r’gardé. Mon père était sur ma mère.

— Y dormait-tu?

— J’sais pas, mais y grognait.

— Y ronflait.

— Ça s’peut. Mais c’est pas normal de se coucher de même.

— Demain, on va s’occuper des écureuils. Y en a trop, dit André pour ramener l’esprit de groupe. J’ai une boîte à beurre[2] remplie de billes!

— Hein? Où t’as eu ça?

— C’est vrai, ajoute Guy. Euh… y en a dix, vingt-deux…

André hoche la tête :

— Trop pour les compter, mais la boîte est presque pleine. C’est Dan Murray qui a donné ça à mon père.

— Maudit chanceux. Où y a pris ça? demande Pierre.

— Ça doit être au Forum. Y arbitre la lutte. Il a apporté ça au chalet en bas, rue Lavoie. Il a dit à mon père que c’était pour les enfants.

— La lutte au Forum! caricature Pierre. Présentée par la brasserie Doooow!

— Dans le coin gauche, Johnny Rougeau…

— Dans le coin droit… Little Beaver…

— L’arbitre ce soir, the referee… Dan Murray, mesdames et messieurs…

— Présenté par la brasserie Doooow!

Tout le monde rigole. Même ceux qui n’ont pas encore la télévision, comme Pierrot. Il a vu l’émission en noir et blanc dans la vitrine chez Dufresne. De gros lutteurs qui se sautent dessus et se garrochent dans les câbles. Little Beaver, lui, il monte sur les câbles et saute sur son adversaire à pieds joints.

— En tout cas, poursuit André, pour chasser l’écureuil avec un sling shot, les billes, c’est écœurant.

Pierre baisse la tête, marmonne quelque chose. C’est lui qui fait les meilleurs sling shots, avec des pneus de bicycle, du cuir de vieille sacoche et du bois d’érable gossé. Comme son père, il a le sens du bois. C’est un patenteux. Du bout de sa grosse bottine de cuir, il creuse une petite tranchée dans le sable du chemin.

— Je vais fabriquer une carabine à billes, dit-il. Avec un tuyau, un pétard à mèche et une bourre de feutre. Tu vas voir ça.

— Je vais fournir tout le monde en billes, conclut André. Les joueurs et les chasseurs!

Pierre lève la tête et affiche son premier sourire de la soirée :

Shit, moi je vais chasser les corneilles. Pis péter la lumière de la rue.

— Es-tu fou, mon frère? Papa va te tuer…

— Je l’ai dans la face tous les soirs dans mon lit, Andrée, c’te maudite lumière-là!

Toute la bande tourne la tête vers la lumière en question, une grosse ampoule chapeautée par une marguerite de tôle émaillée verte, blanche en dessous, accrochée bien haut sur le poteau électrique, juste dans le virage des rues Piché et Davidson. La chambre à l’étage que Pierre partage avec ses deux frères, Denis et Marco, est quasiment à la même hauteur. Le mur extérieur de la maison, recouvert de papier noir, attend depuis des années ses planches en déclin de finition. Tout comme la fenêtre de la chambre qui attend son store depuis toujours. Le cordonnier mal chaussé, disent les voisins.

Pierre Jolicœur, le souffre-douleur de notre petite gang, et Guy Davidson, à bord des Spitfire, été 1955, rue Davidson.
Pierre Jolicœur, le souffre-douleur de notre petite gang, et Guy Davidson, à bord des Spitfire, été 1955, rue Davidson.

— Les enfants! On rentre. Il est assez tard!

Un cri venu de la galerie grillagée. Madame Laviolette fait l’appel ce soir, demain ce sera madame Davidson, probablement. On sait qu’il reste encore une demi-heure. Pour se calmer. À peu près. Le jour se noie dans la rivière du Nord, là-bas, mais ici tout est tranquille. Les maisons chaque côté fument en silence, les enfants sont des ombres au milieu de la rue. On regarde la nuit descendre à l’entour, un voile de tulle grise qui descend sur le colloque. On frissonne un peu, une petite brise humide vient d’Abitibi. Le printemps est doux comme un agneau.

Entre les hautes branches des érables, une poignée d’étoiles scintillent, pierres précieuses sur du velours noir. Nicole se rapproche de Pierrot :

— C’est le diadème de Marie, lui chuchote-t-elle, en pointant Orion, au-dessus du mont Césaire, une constellation en forme de h, un peu plus brillante que les autres.

Pierrot se dit qu’il est probable que derrière le voile de la nuit, pâli à l’ouest par les lueurs du couchant, Dieu entend tout ce qu’on dit.

Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire,

dirait Jean-Guy, citant Lamartine. Comme si la lueur du couchant témoignait de la présence du Maître du monde, de l’autre côté de l’horizon. Il imagine le vieillard costaud, une sorte de père Noël en bourgeron blanc, assis sur un trône doré en plein soleil, un palmier derrière son épaule droite. Il fait la grimace quand Pierre lâche un sacre, mais il sait que « ti-Pierre » tient ça des hommes de la construction qui ont toujours à la bouche deux sacres pour un mot. La tolérance est une vertu divine, expliquera oncle Lucien, quand il viendra en visite au Suisse, à son retour de Chine.

— Bon, on y va, dit Pierre. Le bonhomme est à la maison, faut pas niaiser.

Pierrot aussi doit rentrer. Tous ses jouets sont encore dans une boîte de carton, dans le coin de la chambre, à l’étage. Il faut qu’il place ses soldats de plomb comme du monde, sinon ils vont s’abîmer. Il salue en levant la main et s’éloigne par la cour chez Davidson pour voir les lapins dans leur cage, en passant. Il y a un raccourci secret, que tout le monde emprunte, au bout de la clôture de broche et de la rangée de piquets de cèdre qui délimitent le terrain du Suisse, celui des Davidson et celui des Jolicœur, vers le bas de la pente. Je n’ai pas peur que Dieu se fâche et avance la date de la fin du monde, se dit Pierrot en marchant. Non. Je suis tranquille avec Dieu. Je prie tous les soirs, notre Père qui êtes aux cieux, je crois qu’Il sait que je suis un bon gars. Mais en écoutant mes frères parler, j’ai appris que Dieu ne se mêle pas des affaires du monde. Il dirige de loin, Il évite le pire, quand ça prend des proportions comme la guerre. Les femmes, les enfants sont épargnés. Ils se cachent pendant que les bombes tombent sur les hommes d’affaires et les bâtisses. C’est dur, mais il y en a qui sont épargnés. Dieu ne permet pas que les enfants soient blessés. Ça le met en colère. Et personne, même pas les communistes de Joseph Staline, le diable sur terre, comme dans ma bande dessinée, avec leurs yeux noirs et leur drapeau rouge, même pas lui ne voudrait mettre Dieu en colère. Dieu est Tout-Puissant. Ça veut dire qu’Il est capable de mettre fin à toutes les guerres. Du moins, c’est ce que dit l’abbé Monty quand il monte en chaire, le dimanche, à l’église.

Pierrot s’arrête devant les cages à lapin tapissées de crottes rondes sur fond grillagé. Il y a trois gros lapins blancs collés ensemble, dans la pénombre, qui ont le museau qui bouge sans arrêt. Leurs oreilles roses duveteuses ont l’air d’antennes de télévision rembourrées. Pierrot attrape une feuille de laitue sur le dessus de la cage et la passe au lapin du milieu entre les broches octogonales. La machine à mâchouiller attrape l’extrémité de la laitue, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, absorbe l’aliment.

Dieu a fait disparaître d’un battement de cils Sodome et Gomorrhe. Il punit les méchants en les écrabouillant plates comme des galettes. Pierre, chaque fois qu’il sort un gros mot ou une histoire sale, me regarde du coin de l’œil en souriant discrètement. Il sait. Il est entré dans la maison chez nous. Il sait que sacrer n’est pas toléré par Béatrice. Il sait que ma sœur écoute de la musique sur de grands disques en vinyle avec une étiquette rouge, il voit mon frère Jean-Guy se balancer en lisant de gros bouquins sur la véranda, il entend ma mère fredonner dans la cuisine, parfois, quand il fait beau. Il sait qu’il peut venir manger du pain beurré avec de la confiture de fraise dessus, de temps en temps, mais c’est tout. Ma mère ne fait pas de gâteaux à la vanille, aux bananes, aux fraises, au chocolat, de vrais gâteaux géants comme madame Laviolette, ni des cupcakes de toutes les couleurs comme madame Davidson. Ma mère ne nous regarde pas, nous, les petits, avec des yeux pleins de tristesse et d’espoir timide. Chez nous, tout est propre et rangé, le regard est fermé, ça ne sent pas le gâteau qui cuit. On n’entre pas dans ma maison comme on entre chez Davidson ou chez Pierre, en criant c’est moi et en claquant la porte. Chez nous, tout le monde est grand. Tout le monde fait attention. Tout le monde est grand, tout le monde me regarde comme si je détenais le secret, moi seul, qui fait que je suis là après tout le monde, si petit. Je suis un petit cul dans un monde de grands, dont on se moque gentiment, qu’on aime dorloter de temps en temps, qu’on pousse dans le coin quand la visite arrive.

Pierrot grimpe les marches de l’escalier qui mène à la cuisine. Chacun de ses pas est soudain scandé, lourd et triste, par la Danse slave de Dvorak[3], qu’Andrée a mise sur le tourne-disque près de la fenêtre. Il capte les dernières mesures qui le prennent, à cet instant, l’enveloppent de leur mélopée bouleversante, lui font l’effet d’une ivresse nouvelle, lourde de sens. Il s’arrête et ferme les yeux, il voit la beauté sonore comme une sorte de vérité qui ne peut être vue qu’en sombrant entièrement dans l’écoute, comme il lui arrive de se refermer autour d’une image qui envahit complètement son esprit. Une image du monde vue d’un Spitfire. Et soudain il comprend, il se rend compte, Pierrot, qu’il n’est plus un bébé, et que c’est maintenant le printemps de sa vie.

***

Au matin, Robert est arrivé dans une grosse voiture diesel bourgogne, une Mercedes-Benz, une tortue de métal, poussive et impressionnante. Pierrot l’a regardé arriver du balcon à l’étage, entre les barreaux. Il a un invité avec lui. Robert est grand et mince, plein d’énergie, c’est un chef. Il commande juste avec les yeux. L’homme qui marche avec lui s’appuie sur une canne. Ils montent tous deux tranquillement à la maison. C’est un drummer, une sorte de musicien qui joue du tambour, que Robert a engagé pour une de ses émissions de télévision[4]. Tous les deux, ils s’installent dans le salon et fument la pipe et boivent du fort, après que Béatrice les ait installés avec des biscuits et du thé. Ils parlent de choses de télévision. Pierrot a caché son camion de pompier. On ne sait jamais. Le drummer, qui s’appelle Ryan, a un collier de barbe, du jamais vu, sauf dans un film avec Claude, à Sainte-Agathe, au cinéma Roxy, qui sent l’humidité, un cinéma d’été. Les aventures du Capitaine Blood. Un petit pinch et une moustache. Dans ce temps-là (le temps des pirates), les Anglais se battaient contre les Espagnols et les Français pour contrôler les trésors du Sud. Il y avait l’or des Incas, les émeraudes de la Colombie, la vanille, le café, le chocolat. Robert et son ami au teint cuivré ont quelque chose de ces gars-là, ceux qui, dans les films, ont toujours l’air de sortir d’un emballage tout neuf. Ceux qui ont des os dans le lobe des oreilles et jouent du tam-tam. Ceux qui ont toujours l’air d’être au milieu d’une fête, ceux dont c’est le métier de faire du bruit. Robert n’est pas comme ça, mais quand il travaille, il rit plus fort que d’ordinaire. C’est lui qui offre à Pierrot, à Noël, les plus gros cadeaux. C’est lui, Robert, que Pierrot voit le moins et qui lui dira un jour, à Radio-Canada, quand ils y seront tous les deux, qu’il n’avait jamais compris d’où il sortait, dans le temps. Dans le temps qu’il était juste un bébé blond.

Pierre Laviolette et son cousin Michel Faubert dans la cour chez Laviolette. Une mise en scène de pirates, rue Davidson.
Pierre Laviolette et son cousin, Michel Faubert, dans la cour chez Laviolette. Une mise en scène de pirates, rue Davidson.

Dans le temps des pirates, le monde était plus compliqué qu’à Val-David. Du moins, pour un petit garçon qui grimpe aux arbres, qui lit des histoires de fantômes, qui court voir les hommes couper la glace sur le lac l’hiver dès qu’il entend au loin le grognement de la scie mécanique, puis qui passe des heures à les regarder charger les gros cubes translucides sur un camion, pour les convoyer jusqu’au train. Le train qui ira livrer la glace en ville pour les glacières des gens.

Le monde n’est pas compliqué, quand le printemps arrive, quand on court au printemps derrière une bicyclette sur laquelle une petite demoiselle dans une robe rose rit aux éclats et qu’on ne sait pas pourquoi, pourquoi on court et pourquoi elle rit.

(À suivre.)

[1] Jacques Brel, 1962.

[2] Caisse en bois, ici recyclée, mortaisée de 12 x 14 x 14 po pouvant contenir 56 lb de beurre.

[3] Antonin Dvorak, Danse slave, Opus 72 no 2. https://www.youtube.com/watch?v=0X2mipCF6Lc.

[4] Pour un aperçu du style d’émissions en vogue à l’époque, sous la direction de Robert, animée par Jacques Normand : http://www.dailymotion.com/video/x2aosl2_archives-de-radio-canada-cafe-des-artistes-realise-par-robert-sarrazin_fun