Sculpture: Une histoire monumentale

Sculpture: Une histoire monumentale

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par Pierre Leblanc, sculpteur et résident

Comment commencer l’histoire, car c’est une histoire, la mienne, en somme? Parce qu’une histoire en vaut bien une autre… la voici!

Je suis sculpteur de mon état. Pour ce faire, j’habite l’espace. De préférence, les espaces publics… Et cela depuis un bon p’tit moment, soit un demi-siècle, à ce jour!

Cette fonction qui dicte ma vie depuis le premier jour m’amène à construire des formes composées de bribes d’histoires aussi personnelles qu’inspirées de l’histoire en général… qu’elles soient grandes ou petites! L’ensemble de ces données constitue les ingrédients nécessaires pour concevoir des marqueurs que sont mes sculptures afin de ponctuer le temps dans l’espace. Le but avoué est de faire vivre ces amers sur la place publique pour amorcer un dialogue avec les gens qui les côtoieront. Vivre et habiter ainsi l’espace et les cieux, autant au sein des grandes villes que dans de petites municipalités. En effet, à travers les grandes et moyennes villes, tels Montréal, Laval, Québec ou Saint-Jérôme, en faisant un détour par Sherbrooke, Lachute, Joliette ou Beauharnois, mes œuvres habitent des lieux et leurs cieux!

Pierre Leblanc
Pierre Leblanc

Ainsi, de Mont-Laurier à Sherbrooke et de Gatineau à Sept-Îles, du nord au sud, d’est en ouest… j’habite autant que faire se peut l’espace du Québec. Des points de chute variés servent de réceptacles où mes œuvres finissent par trouver refuge. C’est ainsi que plusieurs centres communautaires, hôtels de ville, universités, cégeps, écoles primaires ou secondaires, en passant par les CLSC et CHSLD de même que les hôpitaux constituent ces lieux réceptacles. Évidemment, plusieurs d’entre elles ont aussi trouvé asile dans une quinzaine de musées dispersés à travers le Canada.

Mais au début, pour que le travail arrive, si je puis dire, à prendre forme… j’ai besoin d’un lieu! Un lieu de vie… de vie et de travail à la fois, loin des tumultes et de la fébrilité des villes, car tel était mon désir à l’origine, afin de dénicher le bon endroit où m’établir. M’établir et pouvoir prendre et conserver le cap sur mon travail et, par le fait même, sur ma vie! Ce lieu aurait pour nom Val-David, et ce, dès 1974!

En effet, cela fera 43 ans que je suis citoyen de ce village, et plus précisément depuis mon arrivée à la fin janvier 74. Étrange coïncidence : la maison fut achetée le jour de mon anniversaire… Mais rien n’était planifié dans ce sens-là! Ce que je cherchais avant tout à l’époque, c’était un lieu avec bâtiments pour que ces derniers me servent d’ateliers, et tout ça, à pas plus d’une heure de route de Montréal, et surtout pas cher! Et le hasard fit en sorte que ce fut ici.

Avant 74, j’avais bien eu des ateliers, car j’étais déjà un sculpteur qui avait bien en main sa pratique. Pratique acquise auprès de sculpteurs aguerris, comme André Fournelle, Armand Vaillancourt ou Robert Roussil, pour ne nommer que ceux-là. À travers le trajet que marquent mes divers ateliers, on suit ainsi une partie de mon parcours de vie et de sculpteur. Donc le premier atelier fut le hangar chez mes parents, dans un troisième étage à Verdun, un peu à l’image de Marcel Barbeau et Jean Paul Riopelle, qui firent de même dans le hangar familial de Barbeau, à l’époque. Puis vint un vrai atelier de métal, celui-là dans le Vieux-Montréal, au deuxième étage d’un immeuble au coin des rues Saint-Paul et Bonsecours, face à l’église du même nom. Fin des années 60, soit de 68 à 72, ce fut Pierrefonds, au 23 000, boulevard Gouin, à la Fonderie expérimentale avec André Fournelle. Et finalement, Saint-Lambert, sur la rue Birch, dans la cave de ce logement de 72 à 74; ce fut mon dernier lieu de travail et de vie situé au sud. En effet, cela devenait trop dangereux et risqué de jouer avec le feu… avec chalumeaux, bonbonnes de gaz et ce genre de bazar dans une cave d’un quartier résidentiel. Alors, je dus penser sérieusement à trouver un lieu pour la cohabitation du feu et de la vie!

Après des recherches qui se sont toutes soldées par des échecs, voilà qu’un jour je reçus un appel d’un courtier immobilier ami de ma belle-famille. Il me fit découvrir l’endroit où je suis encore aujourd’hui. En avril 74, après trois mois de rénovations pour rendre la maison viable, le déménagement proprement dit eut lieu!

Donc à mon arrivée dans la paroisse, comme dirait mon voisin, Val-David m’a finalement donné ce que je cherchais, soit un lieu qui serait bien à moi et que je pourrais transformer à ma guise afin d’y travailler la vie et la forme!

Pierre Leblanc dans son atelier.
Pierre Leblanc dans son atelier.

Mais au départ, quels drôles d’occupation et de parcours de vie que cette vie consacrée à la matière, de préférence minérale, quoi que je n’ai pas de ségrégation envers les autres matériaux!

Une vie consacrée aussi à la forme… à la forme… mo-nu-men-tale!

Cette façon d’être et de voir, dictée par mes maîtres à penser énumérés plus haut, a aiguillé ma vision pour voir à leur façon certaines choses. J’ai immédiatement compris que mes œuvres devraient être traitées le plus possible de façon monumentale! Enfin, autant que faire se peut! On ne travaille pas aux côtés de ces monuments de la sculpture pour en sortir indemne! Ces trois artistes et plusieurs autres m’ont apporté une nouvelle façon de voir et de comprendre la forme et le métier, et le rapport que la sculpture devrait avoir avec la société dont nous sommes partie prenante, et aussi à travers ma propre vie!

Pour ce faire, je suis, depuis ce jour, à effectuer un voyage intérieur à la recherche, justement, de ces formes, toujours dans le but de témoigner et de discourir de divers sujets.

Mais… car il y a toujours un mais! Ces recherches sont accompagnées et alimentées constamment par des doutes et des angoisses… Hantées aussi par les pannes d’inspiration. Cette existence n’est vraiment pas de tout repos. Avec ses rentrées d’argent en dents de scie, cela finirait par épuiser n’importe quel individu normal, et plusieurs ont très justement démissionné, à ce jour. La quasi-totalité de ceux que je côtoyais à l’époque a finalement pris un autre chemin, moins tourmenté, pour y poursuivre sa vie. Ce désir de voir la forme prendre vie et occuper l’espace public annule comme par magie les inconvénients et… et fait en sorte que, pour moi, à chaque réalisation nouvelle, la vie renaît!

C’est justement le cas présentement, avec la réalisation d’un projet sur lequel je travaille depuis plusieurs mois. Projet qui me donne cette énergie de vivre à fond! Ce projet longtemps resté derrière, pour de multiples raisons, a pris du temps à s’installer définitivement dans le temps. Des problèmes multiples ont retardé de plus de 10 ans sa reconstruction finale pour habiter enfin la cité. Je reviendrai plus tard sur ces raisons et la signification de l’œuvre, mais là, pour l’instant, je suis en plein travail de reconstruction et de construction, et ce, malgré cette température froide de janvier et de ces neiges abondantes. Je travaille afin de terminer le dernier volet de cette sculpture monumentale! La sculpture se compose de trois éléments sous forme d’installation, dont deux éléments importants sont présentement en place à Beauharnois.

Beauharnois 02

Cette dernière tour qui, comme les deux autres, culminera à plus de 10 mètres, reprend vie lentement, et j’espère l’installer à la mi-février. De cette façon, le projet sera enfin complet. Le projet final aura une envergure de plus de 10 mètres de hauteur se prolongeant sur plus de 23 mètres dans sa largeur et plus de 6 mètres en profondeur. À ce jour, il y a donc les deux tiers qui sont en place depuis avant les Fêtes, dans le parc jouxtant l’hôtel de ville de Beauharnois. Dans ce parc, je suis accompagné (ou vice versa) de mes deux amis et confrères, Bill Vazan et Armand Vaillancourt.

(À suivre.)