Gouverneurs de la rosée

Gouverneurs de la rosée

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De g. à dr : René Derouin, Michel-Thomas Tremblay, Bernard Chaudron, Gilles Boisvert, Pierre Leblanc, Claude Sarrazin, Pierre Lemieux.

Par Michel-Pierre Sarrazin

La façon dont les livres nous arrivent est parfois mystérieuse. Et cela signifie peut-être quelque chose. Je ne sais plus si c’est René Dupéré, ou quelque autre ami, qui m’a passé ce chef-d’œuvre de l’Haïtien Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée[1], un ouvrage qui, étonnamment, m’a fait aimer mes racines québécoises plus encore qu’un des romans, pourtant méritoires, de Michel Tremblay. J’y ai appris, entre autres choses, que la misère du peuple d’Haïti remonte à loin. Qu’elle n’est pas étrangère aux malversations d’un certain capitalisme à l’américaine comme on en voit un nouvel échantillon à l’œuvre en ce moment, sur le territoire même de nos voisins du sud. En lisant Jacques Roumain, on comprend que l’amour des siens est le seul qui mérite qu’on vive pour lui. Que le temps de choisir entre la richesse commune et la richesse tout court nous est toujours compté, chaque jour et dans chaque action. C’est quelque chose d’aussi simple que le rapport entre la terre et l’eau : sans l’eau, la terre ne peut que se transformer en désert. Sans l’amour du bien commun, sans le respect des autres, la vie s’éteint. La démocratie n’est pas une victoire politique mais une aptitude à grandir, en accordant ses violons. Lorsque je regarde cette photo (ci-dessus) de ma jeunesse, alors que ces beaux garçons, rassemblés au mont Plante pour une réunion des Créateurs associés, faisaient des plans pour le futur, je ressens la même chose qu’en lisant le livre de Jacques Roumain. Une sorte de certitude, de solidarité avec les miens. Ceux-là sont ceux qui ont un rêve, qui se battent à mort pour le réaliser et qui remplissent leur destin comme un homme doit le faire. Dixit Manuel, le héros de Jacques Roumain : « Ce que nous sommes? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays qui n’est rien sans nous, rien du tout. […] Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée […] pour planter la vie nouvelle. Oh sûr, qu’un jour tout homme s’en va en terre, mais la vie elle-même, c’est un fil qui se casse pas, qui ne se perd pas et tu sais pourquoi? Parce que, chaque homme pendant son existence y fait un nœud : c’est le travail qu’il accomplit et c’est ça qui rend la vie vivante dans les siècles des siècles : l’utilité de l’homme sur cette terre. »

En créole haïtien, on se joue des mots de tous les jours, avec le même bonheur qu’icitte. On dit là-bas icitte, maringouin, soulaison (pour soûlerie), déparler, fermer sa gueule. C’est quelque chose, les mots, que nous partageons, pour mieux comprendre qui nous sommes. Celui qui gouverne son monde pour faire parler la terre, pour lui faire donner à tous un peu de sa richesse, qu’il soit maçon, jardinier ou artiste, est un gouverneur de la rosée. Et c’est une idée si belle et si grande qu’on peut, comme ce fut le cas de cet écrivain d’Haïti, vivre ou mourir pour elle.

[1] Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain, Mémoire d’encrier, 2007. L’œuvre originale a été publiée en décembre 1944, après la mort, en août de la même année, de son auteur.