« Dis-moi, grand-papa… » (Dialogue no 4)

« Dis-moi, grand-papa… » (Dialogue no 4)

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par Richard Claude Lauzon

Anaïs, notre petite-fille, avec la candeur de sa tendre enfance mais déjà curieuse et précoce, s’interroge ici sur les mystères de la vie et questionne son grand-père…

La dernière question posée, cette fois-ci par grand-papa, lors du précédent dialogue, en avril, était :

— Dis-moi, Anaïs, toi, aimerais-tu vivre pour toujours, et même, un peu comme les étoiles, avoir vécu depuis très, très longtemps et pour encore aussi longtemps?

— Moi, j’aimerais être comme une belle étoile et briller pour toujours, comme le soleil.

— Anaïs, tu brilles déjà dans mon ciel étoilé depuis ta naissance et même avant, quand ta maman et ton papa nous ont dit qu’ils allaient avoir un bébé. Je t’ai tout de suite imaginée comme une belle étoile dans le ventre de ta maman, aussi brillante que les vraies qui scintillent dans la nuit ou même que le soleil qui luit tout le jour.

Ses yeux se mirent à luire davantage, comme si c’était Dieu possible. Mais, fronçant un peu les sourcils, fixant son regard sur le ruisseau qui coule devant nous, elle me semble réfléchir bien fort dans sa petite tête. Elle ajoute, après un moment :

— Écoute, grand-papa. Si j’ai déjà vécu depuis très longtemps, comme les étoiles, qu’est-ce que j’étais AVANT d’être dans le ventre de ma maman?

Cette fois, c’est mon propre front qui se plisse…

— … Je pense fort, fort que… tu as été… toi-même…

—  (?!?!?!) Dis-moi, grand-papa, pourquoi tu me parles avec plein de petits points partout autour de tes mots?

— Parce que moi aussi, en ce moment, je réfléchis beaucoup avant de te donner une réponse, ma réponse bien à moi, à ta belle question, à cette grande question que peu de personnes se posent. Ta question est pourtant bien normale et elle mériterait une réponse logique, facile à comprendre. Qu’étions-nous, ton papa, ta maman, toi et moi, AVANT que nous arrivions dans le ventre de chacune de nos mamans, comme tous les enfants de toutes les mamans du monde? Je veux d’abord te dire que si j’hésite à te répondre…, c’est parce que je t’aime très fort. Aussi, parce que j’adore parler avec toi quand nous sommes assis tous les deux seuls, comme deux grands, sur ce banc de parc, face à notre beau ruisseau. Ça fait partie des plus beaux moments de ma vie que d’être devenu ton grand-papa. Bon, tu me demandes qui tu étais avant d’entrer dans le ventre de ta maman. Si je te dis que tu étais toi-même… quoiqu’un peu différente… bien avant que ta maman et ton papa décident d’avoir un enfant, c’est que je tiens à te dire ma propre vérité, même s’il n’y a pas beaucoup de personnes qui pensent comme moi à ce sujet. Et je ne voudrais sûrement pas te mentir ou te dire des choses que je ne crois pas moi-même.

—  (?!?!?!) Mais, grand-papa, je suis toute mêlée; je ne comprends plus ce que tu me dis!!!

— Choupette, je vais te répondre avec ma tête, mais aussi avec mon cœur : la VRAIE réponse complète que j’aimerais personnellement te donner pourrait déplaire à tes parents parce qu’ils ne pensent pas comme moi à ce sujet-là. Ton papa et ta maman, qui connaissent mes idées sur cette question, n’aimeraient sans doute pas que je te dise des choses qu’ils n’acceptent pas eux-mêmes. Ils pourraient peut-être même hésiter à nous laisser seuls à seuls, discuter comme deux grands, dans le blanc des yeux, quand ils te confient à nous pour quelques heures ou quelques jours. Moi, je tiens beaucoup à ce qu’on continue longtemps à causer, tous les deux, comme on le fait maintenant. Je ne veux pas que tes parents s’inquiètent de ce que je pourrais te dire quand je réponds à tes questions. Tu sais, je respecte leurs opinions même si elles ne sont pas les mêmes que les miennes.

— Moi aussi, je veux venir m’asseoir devant le ruisseau avec toi DURANT TOUTE MA VIE, dit-elle dans un grand souffle. Mais, grand-papa, tu ne m’as pas encore dit pourquoi tu mettais des petits points autour de tes mots?

— Moi aussi, je veux continuer TOUTE NOTRE… VIE à te parler devant notre beau ruisseau. Anaïs, ces petits points autour de mes mots sont un peu comme tes billes avec lesquelles tu joues parfois, même si les miennes sont un peu différentes… Je te demande de mettre mes billes dans un coin de ta mémoire, un peu comme si tu les mettais dans un petit sac de velours au fond du dernier tiroir de la commode de ta chambre. Rappelle-toi que mes billes sont là mais que, pour le moment, toi et moi on ne jouera pas ensemble avec elles. Quand tu seras plus grande et que tu retrouveras ces petites boules de lumière, comme des étoiles que tu avais presque oubliées dans le fond de ta mémoire, je te confierai ce que chacun de ces petits points, chacune de ces billes veut dire pour moi. Tu auras alors l’âge de décider par toi-même si tu désires qu’on joue, tous les deux, à ce grand jeu de la Vie. Je me sentirai alors à l’aise de le faire, même si tes parents n’acceptent toujours pas mes idées. Tu auras l’âge de décider par toi-même, de faire tes choix personnels.

Ses grands yeux brillaient comme deux points d’interrogation.

— À quel âge est-ce que je vais être assez grande pour qu’on joue avec tes billes, grand-papa?

(À suivre en juin)