C’est arrivé comme ça !

C’est arrivé comme ça !

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par Pierre Leblanc, sculpteur et résident de Val-David

En effet, c’est arrivé comme ça. Un jour sur la rue Roberval, au beau milieu des années cinquante. C’était sur l’heure du souper qui ne devait pas être très tard, ça c’est certain, soit vers les 17 heures au max. Car chez nous on soupait tôt, même parfois nous mangions vers les 16 h 30, c’est peu dire ! Alors, c’était vraiment tôt, et Marcel mon frère aîné rentre dans la maison en coup de vent, pas mal abasourdi.

Il arrive du pont de la rue Church qui enjambe le canal Lachine. Dans notre coin, il y avait au moins trois ponts qui franchissaient le canal, sans compter deux ou trois écluses ! Les ponts en question comptaient deux ponts pivotants, dont celui de la rue Church et un à bascule, celui-là était localisé plus loin, soit plus vers ville LaSalle. C’était au temps où on ne nous avait pas encore tiré le tapis sous les pieds. Du temps où nous avions encore une véritable influence commerciale sur le plan portuaire au Canada ! Après le 26 juin 1959, avec la construction des écluses de la Côte-Sainte-Catherine, les bateaux vont se rendre directement jusqu’aux Grands Lacs, via cette voie d’eau, et sans faire escale à Montréal. Du coup, le port de Montréal, qui était à cette époque le premier port au Canada, va décroître rapidement, au bénéfice de ceux de l’Ontario !

Avec la construction de la voie maritime, cela éliminera complètement le canal Lachine de toute activité maritime, si bien que le maire Drapeau le fera enterrer sur une très grande distance, avec les terres retirées de ce qui deviendra le métro. Heureusement, plusieurs années plus tard, on enlèvera cette terre afin d’ouvrir cette voie d’eau à nouveau, du moins pour les plaisanciers ! Moi, de mon côté, je vais en utiliser une quarantaine de camions de dix roues de cette terre, dans les années 1990, afin de réaliser une œuvre monumentale dans le parc René-Lévesque de Lachine. La sculpture en question porte nom : « Signal pour Takis », et prend place sur le site du Musée plein air de Lachine, au Parc René-Lévesque.

Je reviendrai sur cette sculpture…

C’est spécial. Je crois que nous sommes le seul peuple et avec Montréal la seule ville au monde à enterrer une voie d’eau qui passe au beau milieu de la ville. Au lieu de mettre cette voie d’eau en valeur et d’en faire un attrait pour ladite ville ! Donc, l’accès par voie d’eau vers l’ouest via le canal fut coupé à jamais, et Montréal changera radicalement, sur le plan portuaire… Mais ça, c’est une autre affaire !

Et ici, nous sommes au beau milieu des années 1950. Et le canal Lachine roule encore à fond de train. Alors, le pont de la rue Church était un pont pivotant qui, lorsqu’il était actionné, tournait sur son axe afin de devenir complètement parallèle aux berges. Le tablier se retrouvait au beau milieu du canal, laissant ainsi le passage aux bateaux, de chaque côté. C’est ainsi que s’ouvrait la voie maritime à la navigation sur le canal, autant en direction de l’ouest que de l’est.

Alors, il y avait un gars, qui demeurait sur notre rue, juste un peu passé Hadley, juste de l’autre côté de chez « Tommy ». Tommy, un ami qui demeurait coin Hadley et Roberval du même côté d’rue qu’nous. J’allais souvent jouer avec ses blocs de bois chez lui. Son père lui en avait fabriqué une quantité industrielle de blocs, qu’il avait placée dans un superbe coffre, avec des poignées, que l’on pouvait transporter comme une valise. De beaux blocs aux dimensions diverses et aux couleurs allant du jaune au rouge et du bleu au blanc. Le père de Tommy lui avait aussi fabriqué deux jeux qu’il avait insérés aussi dans une autre belle boîte toujours fabriquée de bois vernis : un jeu de Parchisi, et un jeu d’échelles et serpents. Le souvenir de ces coffres inspirera un jour, soit quarante ans plus tard, le livre d’artiste réalisé en 1995 avec Gaston Miron, et un autre livre concernant ma provenance, au printemps 1996, « Mémoire de 1955 ou 2026 Roberval… (Suite) ».

Ce livre d’artiste fait maintenant partie des collections de la Bibliothèque nationale du Québec, pour la version unique et finale, en bois. La version première, dite « préparatoire » ou « version maquette », réalisée en foamcore blanc et bois, pour sa part, fait partie des collections du Musée d’art contemporain des Laurentides. De cette façon, à travers ces deux lieux de conservation, c’est une petite partie de mon histoire qui se trouve ainsi sécurisée pour les années à venir !

Donc pour revenir à Tommy, c’était spécial, chez lui, car à cette époque, le divorce, ça n’existe pas, ou tout simplement pas permis socialement parlant, alors les gens s’enduraient ! Comme on devait souvent endurer la vie à cette époque, au lieu de vivre sa vie ! On endurait la vie, car il n’y avait pas encore de Société protectrice des humains. Ça viendrait peut-être un jour !! Qui sait…

Alors chez Tommy, ses parents vivaient dans la même maison, mais la maison avait été comme coupée en deux. Une partie pour le père et une autre partie pour la mère… Pis lui dans le milieu !! La belle affaire ! J’enviais ses blocs et ses jeux, mais pas sa vie…

Non, vraiment, sa vie… pas une seconde !

Donc pour revenir à mon histoire, du même côté d’rue que nous… Plus loin sur Roberval vers le canal, il y avait ce gars qui faisait des exploits extraordinaires avec sa bicyclette. Après plus de soixante ans de recul, j’ai finalement su son nom, car l’autre jour Marcel me confiait qu’il se prénommait « Vandal »… nc le nommé Vandal faisait une cascade des plus périlleuses, soit de s’arranger pour rester prisonnier sur le pont avec sa bicyclette quand celui-ci se mettait en branle afin de pivoter pour s’ouvrir à la voie maritime ! Cette journée-là, il s’était encore organisé une fois de plus pour demeurer trappé en quelque sorte à nouveau sur la passerelle du pont qui s’ouvrait. Et finalement lorsque le tablier du pont se remettait en branle à nouveau pour se refermer et ouvrir le passage à nouveau à la circulation routière, là… C’était son entrée en scène !

Donc notre gars se plaçait à l’autre bout du tablier et lorsque, en effet, le gars du pont remettait en action le mécanisme pour le refermer, il s’élançait afin de pouvoir franchir les derniers trois ou quatre pieds dans les airs juste avant que le pont ne se referme complètement. Il était devenu une espèce de cascadeur émérite. Un héros de quartier… Alors il refaisait l’exploit autant de fois que le pont avait affaire à s’ouvrir afin de laisser passer les bateaux, ou autant de fois que le gars du pont le laissait faire son petit manège !

Mais, il y a toujours une journée où ça ne fonctionne pas vraiment!!

Et ce jour-là, Marcel faisait comme on faisait tous… soit se rendre au pont et être témoin de son exploit en l’encourageant, un encouragement nourri d’acclamations après chacune de ses exécutions… Car, c’était tout un exploit !!

Eh bien ce jour-là, Marcel fut témoin de l’impensable !

Arrivé au bout du palier et en s’élançant dans les airs pour franchir comme à l’habitude les derniers pieds eh ben… il fit un mauvais « mouve » et il tomba à cheval sur le bout du tablier avec la jambe gauche pendante au bout, et il n’a pas eu le temps de la rentrer à temps pour la mettre en sécurité et…

… Clack !!!! La jambe !

La jambe fut coupée net… Au niveau de la cuisse… tout comme le vélo ! Eh ben, la jambe tomba à l’eau suivie de la bicyclette… Oui, oui… dans les eaux du canal… !

Donc, la jambe coupée, le sang pissait à flots, mais par chance, il y a des gars sur place qui ont eu la présence d’esprit de lui faire un garrot avec leur ceinture de pantalon !!

Et on l’a transporté à l’hôpital d’urgence…

Alors, en écoutant le récit raconté par Marcel, j’étais en furie… En furie de ne pas avoir été témoin de cette aventure, tout comme mon frère le fut !!!

Maudite marde… !

Je me mirais tellement dans mon frère aîné !! C’était mon idole…

C’est la personne que je connais à part ma mère depuis le plus longtemps sur terre, voyez-vous !

Alors, après avoir soupé… dans les faits, je n’ai pas soupé, j’ai plutôt avalé la bouffe afin de pouvoir aller voir le lieu du crime, si je puis dire… le plus rapidement possible !

Donc en sortant de la maison… les poings serrés de chaque côté du corps et avec le balancement des bras et les talons aux fesses… j’ai couru ! J’ai couru jusqu’au pont et rapidement… Oui, rapidement j’ai regardé avec les autres badauds les eaux du canal. Regardé voir si… si on ne verrait pas la jambe de notre cascadeur et surtout la bicyclette qui devait être magique, car elle volait littéralement afin de franchir les distances qu’elle franchissait, avant de faire le saut final dans le vide…

À part le sang, qui souillait le pont et la partie de la rue qui continuait la trajectoire… Rien !

Je n’avais rien vu… Maudite marde… !

Moi qui aurais dû voir. C’était dans l’ordre des choses… selon moi !

Mais non… Je n’avais rien vu !

Je suis revenu souvent sur les lieux les jours suivants afin de vérifier, au cas où!!!

On ne sait jamais ! J’aurais pu apercevoir le soulier, un bout de culotte ou une roue de la bicyclette, qui sait !!

La jambe !

Mais non !

Alors en plus de n’avoir rien vu, il y avait tout le côté sombre de l’affaire.

Oui, finalement le côté sombre, eh bien ce serait que dans le futur, nous n’aurions plus jamais de cascades ou de prouesses à voir et à admirer, car notre jeune homme, s’il survivait à cette amputation… ne pourrait plus jamais monter à vélo…

C’est certain !

Mais le printemps suivant, guess what !… Il nous fit tous mentir…!

En effet, il remonta à bicyclette et avec une seule jambe. Oui, avec une seule jambe, il arrivait à démarrer appuyé sur un mur et à se propulser à vive allure, tout comme avant !

Comme Marcel disait, il ne pouvait pas aller tranquillement, car il serait sûrement tombé !

Alors il allait vite !!! Très vite !!

Les départs étaient certes lents, mais une fois lancé…

Fiou !!

C’était l’éclair à nouveau… !

Petite précision au sujet de sa bicyclette ! Ce n’était pas une bicyclette à vitesses qu’il possédait comme aujourd’hui, car ça n’existait pas encore ce genre de bécane ! C’était les vélos du temps qui pesaient deux tonnes et qui étaient toujours embrayés en troisième, donc durs pour les jambes à démarrer !

Il fallait avoir du mollet au pluriel pour faire du vélo avec ce type de bécane et encore plus, pour faire des cascades avec ce genre de « bicycle », comme on disait à l’époque…

Donc il remontait à nouveau sur son vélo… mais pour les sauts de ponts !!!

Niet !! Fini…

Mais au moins nous avions retrouvé notre homme sur sa bicyclette qui filait comme une fusée ! Il arrivait avec un seul pied, en se le tortillant autour de la pédale à pouvoir pousser et tirer à la fois ! Une manœuvre digne des grands athlètes, mais dans notre quartier et à cette époque surtout… les olympiques on n’avait aucune espèce d’idée… idée que ça puisse exister !

On n’avait jamais entendu parler de ça non plus !

Des olympiques !… La belle affaire !

Pas encore vraiment de télé… car plus souvent qu’autrement… c’était l’image du « sauvage » de profil, comme on disait, qui meublait l’écran de nos télés. L’image d’une tête d’Indien avec des mires de chaque côté qui servaient dans les faits aux techniciens pour ajuster l’image. Et pour ce qui concerne les journaux, mais c’était juste ceux de la fin de semaine !

Du moins chez nous…

Le Petit Journal et La Patrie, avec entre autres au milieu du journal, les aventures du Fantôme, de Tarzan ou de Jacques le Matamore, sous forme de « comiques »!!!

Pis ça… mais ça passait avant tout !

Nos héros de « comiques »… de fin de semaine !

Et notre homme, lui, fut notre héros de rue… notre héros à nous !

Avec Tarzan et les autres bien évidemment !

Il y en a eu sûrement des milliers d’autres « Vandal » un peu partout au Québec à cette époque, mais celui-là… c’était le nôtre !

Faut dire qu’aujourd’hui, c’est encore et toujours mon époque !

Parce que…

Parce que, comme dirait mon ami Gaston Miron à travers un de ses poèmes…

« Les temps sont anciens, les temps sont nouveaux…

À quel moment l’un, à quel moment l’autre…

À quel moment…

L’un et l’autre ! »

Par conséquent à travers cette histoire vécue, cela m’a ramené à la sculpture que je vais réaliser au Symposium de sculptures en 1985 à Lachine sur le site… Qui va devenir le site du Musée de Lachine !

Un saut de puce de plus de 30 ans dans le temps!

Les sculptures monumentales de ce premier symposium vont devenir le premier corpus d’œuvres contemporaines extérieures du Musée qui vont former ses collections.

Pont darles en transfert 02

La sculpture réalisée en 1985 qui porte nom de « Pont d’Arles en transfert », fait directement référence à deux éléments… soit un voyage que j’avais effectué un an auparavant dans le pays d’Arles…

Un voyage, sur les traces de Van Gogh!

Et aussi un parallèle avec les ponts pivotants et à bascule de mon enfance.

Alors, la sculpture établit justement ce parallèle entre ces ponts à bascule de ma jeunesse qui enjambaient et enjambent toujours le canal Lachine et le pont de Langlois, peint en 1888, par Van Gogh en Arles.

Alors d’une œuvre à l’autre si je puis m’exprimer ainsi ou d’un artiste à l’autre…

Un sujet similaire, dans des temps différents !

Traité par deux artistes complètement différents…

Il y a aussi à l’intérieur de la sculpture un peu comme une valeur rajoutée… une référence à travers un autre voyage… Cette fois c’était au pays des menhirs ou plus précisément en Bretagne… plus précisément à Carnac effectué en 1983. La traînée de cailloux, de gros et moyens formats, se frayant chemin à travers les deux tours obliques de la sculpture, symbolise justement ce voyage qui influencera ma production sur plusieurs années, à travers plusieurs œuvres.

J’exposerai justement pour la première fois le résultat de ce voyage à la Galerie Tout Chose, galerie tenue par Michel-Pierre Sarrazin en 1983, lieu qui deviendra par la suite le Centre d’exposition de Val-David.

À ce jour, « Pont d’Arles en transfert » est toujours installée depuis le jour de sa réalisation, à l’été de 1985, en permanence juste devant le Musée et annonce en quelque sorte cette présence muséale, depuis les approches via le boulevard LaSalle. La piste cyclable d’ailleurs passe tout près, depuis une dizaine d’années en la contournant, ce qui rend l’art à mon sens plus vivant, car, intégrée de la sorte dans la piste cyclable l’œuvre est de facto intégrée à sa société.

Ce que je ne trouve pas négligeable !!

Pour conclure, mon travail consiste à pousser sur l’enfance à travers ces bribes de souvenances, vers ma vieillesse grandissante afin de lui faire prendre forme et habiter nos villes et villages et laisser des traces !!

À suivre…

 

Pont darles en transfert 01