Allez donc jouer au parc…

Allez donc jouer au parc…

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par Pierre Leblanc, sculpteur et résident de Val-David

Bon!

Y a des jours comme ça!

Notre mère, un beau jour, toujours au beau milieu des années 50, nous dit à Marcel et moi de faire de l’air!

J’imagine que je devais être une tache, encore une fois, et elle avait mandaté Marcel, qui était plus vieux et plus raisonnable, pour m’amener jouer au parc, histoire de me faire dépenser mon surplus d’énergie… ailleurs que dans la maison!

Il lui restait quand même mon frère Gilles et ma sœur Francine à la maison à s’occuper.

Faut dire que ma mère ne travaillait pas, étant donné qu’elle n’en avait pas le temps…

Le lavage, le ménage, les pâtisseries, les repas, le repassage, s’occuper de sa petite tribu!

O.K., disons qu’elle travaillait, un peu…

Pour ne pas dire beaucoup!

Et moi qui étais une espèce de tache de graisse ambulante, qui prenais beaucoup de place.

Ça devait, à la longue, lui taper!

De là sa requête qu’on fasse de l’air, faut croire!

Du moins, d’aller faire de l’air ailleurs.

Elle dut se sentir quand même un peu coupable, tout de même, de sa décision… car elle nous donna à chacun, à Marcel et à moi, 5 cennes, afin d’aller acheter ce qui nous plairait au petit magasin du coin, mais sous la forme d’un 10 cennes.

Un 10 cennes tout rond!!

Pas de change!

Alors nous partîmes d’un bon pas, Marcel et moi… Avec notre 10 cennes bien en main!

Disons que le 10 cennes était dans la main de Marcel…

Donc direction le parc, qui n’était pas à la porte.

En effet, il était situé à plusieurs rues dépassé « Church » et plus vers le sud, du côté de l’aqueduc.

Étant donné que Marcel prenait en charge le fameux 10 cennes, chemin faisant, je lui dis qu’on devrait peut-être arrêter avant d’aller au parc au Handy Store du coin…

Pis s’acheter des bonbons!

Moi, toujours le gars pressé de vivre immédiatement, et à fond!

Vivre le moment présent, quoi!

Mais Marcel, toujours raisonnable, me dit qu’on devrait plutôt attendre en revenant du parc pour s’acheter les bonbons, car cela nous ferait comme une sorte de récompense, au retour.

La belle affaire… Et les bonbons dans tout ça ?!

Mais finalement, je finis par suivre son conseil, et direction le parc avant les bonbons.

Marcel avait toujours le 10 cennes dans la main, car il aurait voulu le mettre dans sa poche, mais étant donné que c’était notre mère qui faisait nos vêtements… sa culotte, tout comme la mienne, ne contenait pas de poches.

Pourquoi faire des poches, veux-tu ben m’dire!!

On n’avait pas d’argent!

Pas d’argent à mettre dedans.

Alors… pas besoin d’poches…

C’est comme une évidence… comme dirait justement mon ami André Fournelle, sculpteur de son état.

De plus, à la même époque, on avait aussi des mouchoirs de poche…

Mais pas d’poches!

Alors c’était des mouchoirs tout court…

Bien plus tard, on aura des poches à nos culottes, et là, les poches serviront à faire du transport. Du transport de nourriture… surtout les gros biscuits que notre mère nous cuisinait!

En passant… je me souviens d’une fois où les poches ont servi à autre chose qu’au transport de biscuits. En effet, j’avais trouvé, en revenant de l’école, dans les vidanges devant un édifice commercial de la rue Church, une quantité incroyable de thermomètres, jetés là devant le magasin dans une boîte de carton brun…

On disait plutôt « Une boîte de cartron »!

Oui, une boîte de cartron pleine à ras bord de thermomètres… au mercure!

Oui, monsieur, madame, au mercure!

À la maison, j’en fis part à Marcel, et tous deux, nous avons couru sur le lieu dit afin de ramasser la totalité des thermomètres.

Avant que quelqu’un d’autre ne les prenne.

Ç’aurait été une catastrophe!

Alors Marcel et moi, avec une grande précision quasi chirurgicale, nous les avons cassés, un après l’autre au bon endroit, afin de récupérer le mercure des tubes de verre. Et avec le mercure… ben, nous avons réussi à façonner deux assez grosses boules… de mercure, bien évidemment!

Chacun une!

Boules avec lesquelles nous jouions.

C’était un peu huileux, c’t’affaire-là… huileux, le mercure, s’entend, mais qu’importe, c’était trippant au max! De voir la boule se fragmenter, se reconstituer… devenir quatre petites boules et reprendre la forme d’une seule et grosse boule!

Pour ce faire, on jouait sur la table de cuisine.

Entre les repas…

Les métaux lourds et la pollution, à notre époque, ça n’existait pas encore, alors nous en avons profité à fond.

Donc la boule de mercure dans les fameuses poches nouvellement cousues sur nos pantalons, accompagnées des merveilleux biscuits… le tout bien placé au fond desdites poches, et direction l’école!

Pour ma part, à l’école, lorsque la « maîtresse » ne regardait pas, je jouais à faire rouler la boule de mercure sur le couvert de mon pupitre, en le baissant et le levant de façon à ce que la boule soit toujours en action et en évitant le plus possible qu’elle tombe par terre…

Car je perdais toujours un peu de mercure lorsque cela arrivait.

Et comme de bien entendu, tout en mangeant les bons biscuits… bien évidemment!

Je crois bien que mon frère Gilles a aussi joué avec des boules de mercure mélangées aux bons biscuits de notre mère au fond de ses poches.

Une chance qu’on est de cette génération-là, celle des années 40 et 50, car on n’aurait jamais pu jouer avec nos boules de mercure aujourd’hui, et encore moins à l’intérieur d’une école!

Une saprée chance que tout ça!

Ah oui, et nos lits étaient, tout comme la table de cuisine et les chaises en bois, d’ailleurs, peints à la peinture au plomb…

La belle affaire!

Et pendant ce temps-là… mes deux frères, Gilles et Marcel, de même que moi, ben nous avons vieilli et nous sommes devenus tous les trois grands-pères, avec le temps!

Alors, la pollution, dans notre temps, faut croire que ça n’existait pas, ou que ça n’avait pas d’emprise sur nous!

Ah oui, et notre mère, qui a 92 ans bien sonnés, a elle aussi vécu à cette époque, époque dite industrielle, avec tout ce que cela implique de pollution… elle a toujours bon pied bon œil, et mine de rien, elle a trois de ses six enfants qui sont déjà rendus à l’âge de la retraite!

Ses trois garçons qui sont aussi les plus vieux de ses enfants.

Qu’à cela ne tienne, les trois garçons sont encore actifs!

Marcel avec sa petite entreprise d’ébénisterie depuis qu’il est retraité des Postes, Gilles toujours dans les assurances et qui repousse l’échéance, même s’il a l’âge de la retraite, et moi travaillant toujours et encore et pour très longtemps, je l’espère, à mes sculptures!

Alors ce n’est pas un de nous trois qui va mettre en péril le pays sur le plan financier du fait d’avoir atteint l’âge fatidique de la retraite…

Oui, le fait d’être à l’âge de la retraite, parce que nous serions bien assis sur nos fesses en attente du fameux « check »!

Donc pour revenir à notre 10 cennes tout rond.

Une fois rendus au parc, nous avons joué, et surtout, nous nous sommes balancignés sur les balancignes, comme on disait.

Une balançoire, ça, on connaissait pas! Mais une balancigne, ça oui!

Alors des élans à n’en plus finir, mais… durant ce temps-là, notre 10 cennes était sur une roche.

Faute de poches!

Et il y avait d’autres jeunes autour…

J’avais peur qu’on nous le vole, ou pire, qu’on l’oublie!

Alors Marcel, pour calmer mes angoisses, car j’étais sur le gros nerf… prit le 10 cennes et le mit dans sa bouche.

Comme ça!

Le 10 cennes était safe!

Alors, retour sur les balancignes, et à grandes poussées afin de monter dans le ciel, comme on disait.

J’y allais à fond, car j’étais certain de l’atteindre et de pouvoir, après, me remplir de bonbons et de bonnes chips à une cenne afin de reprendre mes forces après tous ces efforts, sur notre retour à la maison, bien évidemment.

Et là, soudainement…

Non, non, non!

L’impensable est survenu…

Marcel a avalé le 10 cennes en se donnant un trop gros élan!!

Un gros élan… sur sa balancigne!

Là, disons que ça a coupé net notre fun.

Est-ce que le 10 cennes aurait le même effet qu’une gomme avalée?

En effet, à l’époque, on disait qu’il était dangereux d’avaler sa gomme; c’est pour cette raison que l’on nous interdisait d’en mâcher, car ça pouvait se coller aux poumons.

Incroyable de constater que, autant les adultes que les enfants, on puisse croire à de telles balivernes…

Faut croire qu’on ne pensait pas que les organes étaient séparés à l’intérieur du corps…

Alors, du moment que c’était avalé, les choses se brassaient à l’intérieur du corps.

Et se propageaient au p’tit bonheur.

Une gomme qui collait aux poumons!

Ayoyeee! Faut le faire… Et de le dire, surtout, et le répéter… Non, mais…

C’est comme de ne pas aller jouer dans l’eau après avoir mangé.

Il fallait attendre trois heures!

C’était quoi, c’t’affaire-là?

Non, mais tu t’imagines, tu vas à la plage Annabelle, chez les Mohawks, de l’autre côté du pont Mercier, pour enfin goûter à l’eau sur ton corps et au plaisir de jouer dedans et là…

Si tu as eu le malheur de manger… t’es foutu! Plus moyen de jouer dans l’eau.

Moi, je n’allais pas à la plage pour manger, mais bien pour jouer dans l’eau…

Ça fait que… je ne mangeais pas. Ou pas gros.

Anyway, on n’savait pas nager…

On n’savait pas nager, parce qu’aux Îles, les gens, du moins à l’époque, ne savaient pas nager.

Parce que, comme ils disaient en rigolant… les bateaux étaient fournis!

Mais là, c’était le retour de mes angoisses concernant le 10 cennes à l’intérieur de Marcel.

Ça va ti ben y coller aux poumons, ça aussi, tout comme la gomme… la gomme qui colle aux poumons!

Et les bonbons dans tout ça?!

Disparus comme par magie, les outils (les p’tites négresses, comme on disait), sorte de petites bonnes femmes en réglisse noire… On en avait cinq pour une cenne!

Les brisures de chips Maple Leaf dans un sac bien plein à ras bord pour une cenne. Et le reste, et le reste… Tout ça, comme par magie, disparut instantanément.

Maudite marde!!!

Pas de bonbons, mais dites-vous bien que, parlant justement de ce que je viens d’énoncer, les passages de Marcel aux toilettes étaient surveillés de très près, et même parfois disséqués au couteau!

Histoire de vérifier de près si…

Histoire de voir si on ne retrouverait pas notre 10 cennes!

Non, c’était juste d’la « mmmm » et rien d’autre…

Pourquoi, pour le ciel, comme dirait ma mère, cette histoire m’est-elle revenue en mémoire?

Je vous le demande bien… mais plus j’y pense, plus je crois que c’est parce que j’ai passé une partie de la journée d’hier et d’aujourd’hui dans les échafauds…

Je crois que c’est pour ça!

J’avais l’impression d’être dans le ciel comme dans le temps, au temps où on se balançait très fort, mes frères et moi.

J’étais monté dans le ciel… de mon enfance, quoi!

Je suis constamment en train d’habiter l’enfance… que ce soit éveillé ou dans mes rêves.

Ainsi, souvent, des chansons refont surface, comme ça, à propos de rien…

Tout comme cette chanson de Mouloudji de ce temps-là qui me trotte dans la tête…

Le titre : « Un jour, tu verras ».

Ça passait souvent à la radio et ça m’est resté.

La radio, chez nous, ça fonctionnait pratiquement toujours; c’est une habitude que j’ai conservée.

C’est à la fois une présence et une source d’informations continue!

En passant… pourquoi, des échafauds? C’est pour défaire ma sculpture, dont le titre est « À l’écoute du temps qui passe! », une pièce de 1999/2000 qui fait quand même 12 pieds et demi de hauteur!

Et vous savez quoi… moi et les hauteurs, disons que ça ne cohabite pas très bien…

Et comme pour faire exprès, je fais toujours de grandes sculptures!

Après 17 ou 18 ans plantée là devant ma maison, la sculpture ne s’est pas laissée défaire comme ça, sans rien dire!

Il a fallu chauffer les boulons rouillés et utiliser une barre de force au bout de la clé pour défaire les écrous avec le fameux loose nut en assistance!

Alors voilà!

La sculpture, une fois consolidée, prendra sous peu le chemin de Sorel…

Le maire d’la place l’attend, à ce que m’a dit Dominique.

En passant, la sculpture était montée chez moi depuis le début des années 2000, mais elle ne m’appartenait plus depuis plusieurs années. J’en étais en quelque sorte le dépositaire temporaire… Donc la personne qui l’avait achetée à l’époque a décidé d’en faire don au Musée des Beaux-arts de Saint-Hilaire, mais l’œuvre sera localisée à Sorel.

Dans la ville.

Où? Mystère…

Sur Facebook, j’ai vu jeudi il y a deux semaines que mon ami Peter Gnass avait installé la sienne, oui, sa sculpture (qui est une très bonne pièce, soit dit en passant), et dont l’inauguration a eu lieu cette même journée, justement.

Ça fait du bien de savoir que les vieux ont encore la chance d’avancer et de pouvoir s’exprimer encore… S’exprimer en pouvant réaliser leurs sculptures!

Qu’elles soient anciennes ou nouvelles, qu’importe.

Disons que moi, ce sont des pièces anciennes qui prennent place sur la place… sur la place publique…

Mais des pièces que pas grand monde ont vues… ou avaient vues, en fin de compte!

Alors c’est comme si elles étaient neuves!

L’une de 2005, l’œuvre de Beauharnois, était démontée depuis fort longtemps et certaines de ses parties étaient manquantes du fait qu’elles avaient été volées… Elle fut remontée en entier en 2016 et 2017. Et celle de 1999/2000, celle avec l’oreille, qui occupait depuis plus de 15 ans l’avant de mon terrain ici à Val-David!

Vous savez, le fait qu’on nous donne encore la chance de parler à travers nos œuvres.

D’avoir la possibilité de réaliser encore nos délires.

Et de pouvoir ainsi laisser des traces et les faire vivre dans la société…

C’est fantastique!

Je sais que Fournelle aura aussi la sienne, sa sculpture, sous peu… à Sorel!

Oui, des vieux sculpteurs… Moi qui ai 68 ans bien sonnés depuis la fin janvier… Peter, lui qui en a 13 ans de plus, ça lui fait un beau 81 ans tout rond depuis le printemps, et Fournelle, avec ses 10 de mieux que moi! Il en aura 78 en octobre prochain…

Qu’on soit encore au boulot.

Ça m’enchante…

Dans un autre registre, faut dire que Gaston Miron avait 68 ans lorsqu’il a décidé de quitter cette terre, un départ causé par la maladie.

Ça me fait tout drôle de penser à ça, parfois.

J’ai atteint cet âge cette année et ça me tracasse beaucoup…

Mais autrement, les vieux que nous sommes… oui, les vieux à travers nous trois… nous occuperons Sorel comme nous occupons déjà les cieux de Rigaud depuis déjà quelques années, les trois ensemble!

Tout comme les trois mousquetaires, finalement… Que demain puisse exister, et que le futur soit, à travers nos œuvres publiques, témoin de notre passage sur terre!

Parlant de passage, cette sculpture fait partie de la lignée des œuvres qui furent produites en 2002 qui avait pour titre : « À la recherche de l’oreille de Van Gogh ». Elle fut exposée dans deux lieux la même année, dont à une exposition à la Maison de la culture Mercier à la galerie Circa, sur la rue Sainte-Catherine, à Montréal.

C’était une série d’œuvres inspirées du film sur la vie de Jean-Michel Basquiat, réalisé par Julian Schnabel, un autre peintre.

Le film commence avec une narration d’un texte du critique d’art new-yorkais René Ricard…

Texte qui va comme suit : « Tout le monde voudrait s’embarquer avec Van Gogh. Aussi horrible soit le voyage, les candidats ne manqueront jamais. L’idée du génie méconnu s’échinant dans une mansarde est une idée bête à ravir. C’est à la vie de Vincent Van Gogh qu’on doit d’avoir lancé ce mythe. Combien de toiles a-t-il vendues? Une? Il n’arrivait même pas à les donner. C’était l’artiste le plus moderne de son temps, mais personne n’en voulait. Sa vie est une telle honte pour nous que l’Histoire de l’Art ne consistera plus désormais qu’à racheter cette négligence. Nul ne voudrait appartenir à une génération qui ignorerait un nouveau Van Gogh. Il s’agit de ne pas louper le coche. Il faut être très prudent, on est peut-être encore en présence de l’oreille de Van Gogh. »

Post-scriptum… À ce jour, on n’a pas encore retrouvé le 10 cennes tout rond que Marcel a avalé au parc en 54, ce qui me fait dire qu’il en est devenu le gardien perpétuel, car il y a bien 63 piges qui se sont écoulées depuis cet événement et qui se sont ajoutées au compteur!