Yolande Villemaire : Le rose du roman

Yolande Villemaire : Le rose du roman

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par Michel-Pierre Sarrazin

Le temps. That is the question, disait William. Être ou ne pas être, ce qui revient au même. Avec Yolande, on a jazzé en plein marché d’été sur la question de la couleur des temps, en trois mouvements. Une première mondiale. Le temps perdu, le temps subtil, le temps d’écrire. De sa profondeur. De son élasticité. Parce que madame Yolande Villemaire, femme de poésie et d’écriture romanesque, l’est au point de peaufiner son dernier roman depuis bientôt 10 ans, roman qui sort tout juste, encore humide, des presses de chez Druide, éditeur, à Montréal.

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Elle a choisi la teinte du levant, celle du couchant à la fois, sur la couverture et dans les espaces intérieurs. Par un processus alambiqué, comme il convient aux poètes, pour qui la fin ne justifie jamais les moyens, même dans un roman rose. Dédié à sa mère, Évangéline Larose, et à son père, Normand Villemaire, puis aux arrières-petits-enfants qui suivent la courbe du temps familial. Une histoire qui commence dans une échelle et s’achève sous une pyramide de verre.

Un processus qui prend 10 ans est une œuvre au long court. Quatre-cent-quatre-vingt-six pages et des tables de matières aussi célestes que terrestres, entre Val-David et l’île Éléphantine, où veille encore sur l’esprit des dieux une certaine féminité sans sexe ni préférences. Depuis son enfance, le rose du temps, comme dit la grande poétesse, en jasant sur la place publique en devenir de Val-David, est immatériel. Au prix de ce qui a été édifié sous tous les cieux, fractales de paradis enfouies sous le sable ou émergeant sous nos yeux. Le rose de la rose, c’est la même chose. Il n’y a dans les genres masculin et féminin qu’une seule et même humanité qui soit propre à naviguer au-dessus de la douleur du monde, ce que sa narratrice, Viviane, rassemble en forme d’hologramme, comme ceci :

Lequel est une mémoire de la féminité présente chez tous les êtres, hommes ou femmes, par les corps subtils et les lueurs de sens qui les habitent. On peut suivre Viviane de page en page à travers les infrastructures d’un récit aussi gigantesque que la mémoire, lorsqu’elle s’écrit, par milliers de pages, pendant des jours et des nuits, jusqu’au ramonage final qui s’appelle le roman, et qui cette fois nous propose un nouvel espoir. Après les printemps arabe et érable, après les prises de conscience planétaires, un nouveau monde est en train i-né-vi-ta-ble-ment de naître, pendant que l’ancien se fige pour entrer dans le temps infini de nos mémoires, titillées par la force évocatrice du récit, dont voici une clef :

Vers la fin de leur été à Val-David, Trésor d’amour et Viviane empruntent un des sentiers qui mènent au versant ouest du mont Condor. Ils s’arrêtent aux abords d’un lac à flanc de montagne, lisse comme un miroir et dans lequel se reflètent les érables enflammés par les premiers froids. Viviane entreprend d’expliquer à Trésor d’amour sa théorie du roman holographique. Le texte que le lecteur aura entre les mains ne sera en réalité que la matrice d’une structure multidimensionnelle recréée par chacun à partir de sa propre réserve de mémoire. […] Si nous sommes bel et bien des amalgames de cellules recyclées depuis le début des temps et que des mémoires d’Égypte ancienne, par exemple, sont encore bien vivantes en nous, nous pourrions, à plusieurs, recréer l’hologramme du temps!

Et puis, un peu comme Yolande Villemaire le propose, je suis son discours en laissant errer mes pensées dans les arcanes de ma mémoire (du temps de mes cellules, donc), rassemblant, copiant-collant des parties de mon histoire sur la sienne, si riche et si pleine de voyages, de voyances, de vécu. Autour de nous des enfants courent, des gens s’affairent à échanger monnaie et légumes, le brouhaha est immense et nous sommes au milieu de la vie, comme des bouchons qui flottent sur l’océan des instants, amusés par la musique du monde et secrètement associés dans la perception des profondes racines d’un passé lié par la même fractale, invariable à l’échelle de nos vies. Le rose des temps, ce livre dans lequel la poétesse m’écrit avec un plaisir évident une dédicace (car les gens de lettres adorent écrire, même une simple dédicace), soulève au fond de moi l’image du Mystère des cathédrales, et tout juste à côté, entre Le Crabe aux pinces d’or et L’art de vivre de Lin Yutang, le souvenir d’un professeur de mathématique qui, un jour de mon adolescence, avait disséqué au tableau noir un de mes poèmes en le transformant en formule mathématique. La poésie est mathématique, avait-il dit à toute la classe, un sourire de contentement aux lèvres. Alors, si M. Lemire avait raison… Le rose des temps serait une formule mathématique? Seigneur! J’entends d’ici grincer les portes du Temple, là-bas, là où les morts et les vivants ont échappé à la pesanteur et dansent lentement, éternellement heureux.