Cher lapin…

Cher lapin…

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par Sandra Mathieu

Pour les non-initiés, les lapins de cadence dans les marathons sont des coureurs aguerris qui terminent le parcours en un temps précis. Les participants peuvent ajuster leur cadence à la leur, afin de terminer dans un temps déterminé. Ces coureurs portent habituellement des oreilles de lapin et affichent sur une pancarte bien visible l’objectif prévu de leur course contre la montre.

Maintenant que cet aspect est clarifié, laissez-moi vous raconter l’histoire de mon premier marathon. Tout a commencé lorsque j’ai eu la chance de m’entretenir avec Alain Bordeleau (le père du Marathon du P’tit train du Nord) dans le cadre d’une entrevue téléphonique grâce à mon boulot de journaliste. À la suite de cette conversation inspirante sur ce marathon historique, il m’a été impossible de résister à la tentation de m’y inscrire, ce que j’ai fait sur-le-champ. En remplissant le formulaire en ligne, je me suis butée comme plusieurs à la question : En combien de temps prévoyez-vous parcourir la distance? On parle ici de 42,2 kilomètres! Ne sachant trop comment réagiraient mon corps et mon esprit à ces milliers de pas de gazelle (le plus que j’avais couru dans ma vie, c’est un demi-marathon), j’ai tout bonnement tapé 4 h 15 sur mon clavier. Mon objectif numéro un était de le terminer tout court et voilà que je venais de placer sur mes épaules une pression supplémentaire. J’ai alors ajouté à mon projet la contrainte de ne marcher à aucun moment.

En arrivant sur les lieux du départ à Val-David, je me suis installée dans le groupe de la vague 8 comme l’indiquait mon dossard. Avant le coup d’envoi, j’ai côtoyé les lapins de cadence 4 h et 4 h 15 qui étaient dans la vague. J’avais donc le choix! Après quelques kilomètres de course, il est devenu clair dans ma tête qu’au grand jamais le lapin 4 h ne me dépasserait.

Étant issue du milieu compétitif, j’ai pris l’habitude d’être assez exigeante envers moi-même dans tout ce que j’entreprends. Mais je dois l’avouer, sans ce lapin, je ne suis même pas persuadée que j’aurais terminé cette course. Malgré une sinusite et un mal de genou, j’ai foncé droit devant sans me retourner (sauf peut-être à des dizaines de reprises pour m’assurer que le lapin restait dans mon angle mort). Accompagnée de Cat Empire à fond dans les oreilles et des encouragements de mon chum et ma fille à quelques intersections du parcours, j’ai couru, couru, couru… Sans le savoir, ce lapin (ou plutôt cette lapine) m’a poussée à ne pas lâcher, à ne pas ralentir et surtout à chasser de mes pensées toutes les petites douleurs et les minidécouragements qui surgissent à tout moment pendant une telle distance. Tous ces instants durant lesquels chacune de nos cellules se demande ce qu’on fait là, dans quel but. J’ai rarement été plongée dans le moment présent comme ça, mis à part peut-être pendant les 25 h de mon accouchement.

À 2 km de l’arrivée, la lapine était dangereusement sur mes talons. Mes nausées devenaient de plus en plus insistantes et mon corps était littéralement un automate. Un pas à la fois, je me suis rendue à la ligne d’arrivée en 3 h 59 min et 34 s! Comme si nous étions rivales pour la médaille d’or aux JO, j’espérais cette victoire triomphante. Au lieu de franchir l’arche les bras en l’air comme je l’imaginais dans ma tête, à l’image des grands marathoniens, je me suis plutôt pliée en deux, les bras ballants… l’air tellement démuni qu’un des secouristes sur place a cru bon m’attraper pour me demander si j’allais bien. Certainement! que je lui ai répondu sans trop réaliser ce qui m’arrivait, et dès qu’il m’a lâchée, je me suis mise à marcher à la manière d’un crabe ivre, comme si j’étais en équilibre sur la dernière seconde de ma vie. Une dame s’est lancée à mes trousses pour me remettre ma médaille de participation; je l’avais grandement méritée, me répétait-elle. Je lui ai donné raison et je suis allée rejoindre les membres de ma famille, qui pleuraient de joie. Pour eux, j’avais gagné cette médaille d’or des JO. Jamais je n’oublierai ces moments… ni ceux qui ont suivi : pendant trois jours, j’ai marché comme Robocop, mais j’avais littéralement un sourire permanent étampé dans le visage. J’ai surfé là-dessus pendant longtemps.

Je me suis prouvé quelque chose, le 22 octobre 2017, et jamais personne ne pourra me l’enlever. C’est ça, la beauté du dépassement!

Merci à la lapine 4 h, qui que tu sois. En espérant te voir dans mon angle mort au prochain marathon!