Maison Communauté L’appel aux arts

L’appel aux arts

L’appel aux arts

 

Daniel Giguère

 

C’est évidemment beaucoup trop tôt pour y réfléchir, mais quelle place occupera l’art dans nos vies ébranlées? Mais surtout, de quoi sera-t-il fait? Art comme outil de communication? L’art-thérapie? L’art propagande? Et l’art transgressif, lui?! Celui qui bouleverse, qui questionne ou qui révolte. Aura-t-il toujours sa place? Ou bien assisterons-nous à la tyrannie de la beauté?

Et si la question ne se posait même pas?

J’ai une pensée pour les éditeurs qui recevront bientôt des milliers de manuscrits sur le thème du confinement. Soyons réalistes. Les tablettes des librairies risquent d’en être littéralement submergées. Si j’étais un éditeur sérieux, je n’en publierais qu’un seul. Le meilleur, et encore. Faire œuvre utile, comme le dit la formule. Après, vivement qu’on passe à autre chose.

Enfin non, pas exactement. Comment transcender cette effroyable épidémie pour aller littéralement ailleurs? Mais surtout, comment en faire le principal sujet de roman sans qu’il n’en soit jamais question? Est-ce possible, demandez-vous? Évidemment.

Je donnerai ici un exemple. Analyse toute personnelle puisqu’il n’a aucun lien avec la thématique qui nous relie tous et toutes en ce moment. N’empêche que j’y vois une filiation.

En 1973 paraissait le magnifique roman Un taxi mauve, de l’écrivain français Michel Déon. Gros succès en librairie, duquel on tira un très mauvais film. J’ai lu ce roman cinq ou six fois. Pour la beauté de la langue, pour le narrateur — qui me ressemble beaucoup —, mais peut-être surtout pour l’Irlande, les grands espaces, cette nature à la fois hostile et incroyablement belle.

Résumons en quelques lignes. Pour des raisons que le narrateur n’explique pas complètement, il a tout plaqué, pays et compagne de vie, pour venir vivre en solitaire au cœur de cette nature indomptée. Il y croise des personnages qui, comme lui, ont aussi des raisons personnelles d’avoir tout laissé derrière eux. Si la violence des êtres, des passions et des fourberies sont au cœur du roman, le thème de l’exil est le fil rouge reliant tous ces personnages. La terre irlandaise comme espace de rédemption. La fulgurance des passions chez des êtres qui portent encore en eux les blessures du temps d’avant.

Magnifique roman qui n’a rien à voir avec ce que nous vivons, je le répète. N’empêche que c’est à lui que je pense en songeant à ces livres qui n’atterriront pas dans nos librairies. Des romans qui nous parleraient de la nature, des grands espaces, de personnages épris par une violente soif de liberté et de déconfinement, mais torturés par ce fameux « temps d’avant ». C’est de cela que je rêve, inutilement sans doute.

Mais revenons aux questions du début. Ou, plus précisément, proposons l’amorce d’une réponse. Dans une entrevue accordée à Chantal Guy pour le journal La Presse en avril dernier, Denis Arcand affirmait que la culture, « c’est comme les mauvaises herbes dans l’asphalte au milieu des autoroutes. S’il ne peut y avoir de grands rassemblements, il y a quelqu’un qui va faire des tréteaux derrière chez lui, et avec des amis, ils vont raconter une histoire. […] C’est un hoquet dans la vie culturelle. Il faut être très optimiste par rapport à ça ».

Je suis convaincu, comme lui, que la culture poursuivra son chemin. J’en veux pour preuve le travail d’un ami photographe qui, au cœur même du confinement, s’émerveille tous les jours de ce qu’il voit autour de lui. « À chaque nouvelle photo, j’ai l’impression d’explorer un nouveau paysage, presque d’un autre monde. Ça me convainc encore plus que bien souvent, les plus grandes beautés sont là, tout près de nous, et presque au bout de nos doigts ou comme ici, au bout de nos pieds. »

Ne tuons pas la beauté du monde, comme le disait Diane Dufresne dans une très belle chanson. Et si nous appréhendons le temps d’après, l’art nous rappelle déjà qu’il peut être magnifique.

 

 

Photo : Michel Tremblay, https://www.micheltremblayphotographie.com/