Maison Choix de la rédaction Coup de plume : Écrire au je

Coup de plume : Écrire au je

Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

 

L’autre jour, une amie (imaginaire) m’a écrit ce message : Je prend une douche avant de partir.

Ça m’a étonnée. Je ne connaissais pas ce Je, cette Je. Parce que mon amie avait écrit prend sans « s ». Donc ce n’était pas elle qui allait prendre une douche avant de partir, mais une certaine ou un certain Je, « j », « e », de qui pouvait-il s’agir? Jean? Jeanne? Elle avait tapé trop vite, elle n’avait pas pris le temps d’écrire le nom au complet? Ou bien c’était une Julie-Ève, un Jacques-Éric?

Il faut être conscient d’une chose : le je est narcissique, le je, c’est l’ego. Alors il ne se contente pas d’un verbe qui finit par « d », non, ça c’est pour lui ou elle ou on ou iel, et eux autres, le je, il n’en a rien à faire, il s’en sacre pas mal, pour parler franchement et familièrement. Le je, ce qui lui importe, c’est sa personne, sa petite personne bien centrée sur elle-même, qui veut tout avoir et qui, par-dessus tout, veut qu’on la remarque. C’est ainsi qu’avec le verbe prendre et ses dérivés (apprendre, comprendre, etc.), le je dit : je prends (remarquez le « s » final), j’apprends, je comprends.

C’est encore plus flagrant avec pouvoir et vouloir. Là, le je se gâte, se complaît dans l’exception, se drape dans le châle laineux de la rareté, il s’empare du « x » : je veux, je peux. Pas d’histoire de « t » ici. Le « t », c’est banal, c’est pour on et les autres : « il peut bien penser ce qu’il veut, moi, le x, je peux l’avoir juste pour moi ».

Tout cela m’amène à vous parler des terminaisons que peuvent prendre les verbes conjugués à la première personne du singulier (du singulier, bien sûr, parce que le je l’est, singulier, pittoresque, spécial, mais jamais en solde). Lisez attentivement ce qui suit : la conjugaison au je ne présente que quatre terminaisons possibles, et ce, pour tous les verbes, à tous les temps. Je répète : quatre (4)! C’est peu, quatre! C’est beaucoup moins que vingt ou cent ou mille. C’est presque infinitésimal, quatre! Voici la liste des quatre (fantastiques) terminaisons en question (ce n’est pas une liste, c’est une nihiliste) : « ai », « x », « e » et « s ». Donc « ai » pour j’ai et le futur (je viendrai, je verrai, je gagnerai), « x » pour trois verbes exclusivement (pouvoir, vouloir et valoir), « e » pour les verbes en -ER (comme voler, tomber, recommencer…) et certains verbes en -IR (cueillir, offrir, souffrir…), et enfin « s » pour les verbes plus compliqués (par exemple : j’écris, je relis, je défais, je reprends, je fuis).

C’est Chantal Contant, linguiste et spécialiste de l’orthographe rectifiée, qui m’a appris l’existence de ces quatre terminaisons (ai-x-e-s). Mais Contant les présente ainsi : s-e-x-ai. J’avoue qu’il est plus facile de les mémoriser lorsqu’elles sont placées dans cet ordre.