Maison Actualité « Je suis invisible »

« Je suis invisible »

par Judith Lavoie, résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

En guise d’avant-propos : « Les personnes non binaires sont des personnes dont le genre n’est ni exclusivement femme, ni exclusivement homme. Elles peuvent être les deux (bigenre), entre les deux (androgyne/intergenre), ni l’un ni l’autre, ne pas avoir de genre (agenre), avoir un genre fluide (qui change au cours du temps et/ou des situations), etc. […] Le français étant une langue très binaire ne disposant pas de neutre grammatical permettant aux personnes non binaires d’exister à travers une communication efficace, la question de l’utilisation et de la création du langage est centrale pour cette communauté marginalisée » (citation tirée du blogue La vie en queer : « Le langage dans la communauté non binaire », 2017).

 

Une fois la porte de mon bureau refermée, iel s’assoit devant moi, face à la table de travail, qui nous sépare.

« Je suis invisible, moi, madame Lavoie. »

Ces mots me vont droit au cœur. J’ai envie de me lever. Poser une main sur son épaule. Un mouvement pourrait tout gâcher. Je ne bouge pas.

Iel me parle de non-binarité et m’explique que j’ai dit des choses blessantes pendant le premier cours.

Ça me revient. Je parlais du mot personne. Je disais qu’on aurait pu, dans un contexte bien précis, le remplacer par l’expression un homme ou une femme. Or, sans m’en rendre compte, j’avais réactivé les genres conventionnels, et, du même coup, évacué le genre neutre, la personne. Iel m’explique que ce mot, personne, est celui qui lui correspond le mieux, que les étiquettes homme et femme ne sont pas adéquates pour nommer son identité. Ce mot de personne lui donne une place, une place visible.

Je ne savais pas. C’est plate à dire, gênant de l’admettre, mais c’est ça. J’ai été maladroite par ignorance. Heureusement, iel comprend que ce n’était pas de la mauvaise foi de ma part.

Le reste de l’échange est léger, on rit même ensemble. Je dis merci, car iel a eu beaucoup de courage de venir me parler.

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Si j’ai utilisé le pronom iel (qu’on peut aussi orthographier yel), c’est qu’il tend à s’imposer en ce moment. Cela dit, d’autres pronoms ont aussi été proposés afin de nommer les personnes non binaires, comme ol, ul et al. L’avantage de ces trois dernières options réside dans le fait qu’elles ne représentent pas une combinaison du féminin et du masculin (dans le pronom iel, on entend effectivement le féminin elle), mais plutôt une voie totalement nouvelle, non genrée.

Dans la version 2016 de son « Petit dico de français neutre/inclusif », la personne à l’origine du blogue La vie en queer (d’où provient la citation du début) a créé des phrases visant à rendre compte des changements qui pourraient être faits en français pour désigner les personnes non binaires. Je reprends ici l’un de ces exemples, tout en le modifiant afin d’y inclure le pronom iel :

Je connais le fils du boulanger, il est très gentil (les deux personnes dont je parle sont des hommes).

Je connais la fille de la boulangère, elle est très gentille (les deux personnes dont je parle sont des femmes).

Je connais lo fim de la boulangère, iel est très gentis.

Dans cet exemple-là, on comprend que fim est un mot nouveau désignant un enfant non binaire (enfant au sens de la filiation, dans ce cas-ci). Quant au déterminant lo, il remplace le ou la, car il désigne une personne non binaire. Dernière remarque : le s de l’adjectif se prononce (gentisse).

Voilà qui donne un aperçu de ce qu’il est possible de faire. D’autres recherches ont été menées sur le sujet, comme celles d’Alpheratz et de Florence Ashley. À lire, si on veut en savoir plus.

Pour ma part, j’embrasse complètement l’idée de modifier la langue de sorte que tous les genres se reconnaissent et soient reconnus. Le français, comme n’importe quelle autre langue, est malléable. À preuve, il a bien changé au fil des siècles. Qui se souvient de l’époque où l’on écrivait sans accent, ni aigu, ni circonflexe, ni grave? Personne, hein? Ben c’est ça.