Maison Art et culture Les Scroggie à Val-David

Les Scroggie à Val-David

Ernest Scroggie et ses fils Ernie (en bas) et Ronnie en janvier 1938. Fonds Raoul Clouthier.
Ernest Scroggie et ses fils Ernie (en bas) et Ronnie en janvier 1938. Fonds Raoul Clouthier.

par Paul Carle, Michel Allard et Pierre Dumas

Paul Carle : président, Société d’histoire de Val-David
Michel Allard : docteur en histoire, historien des Laurentides
Pierre Dumas: responsable de la banque de données, Musée du ski des Laurentides.

En novembre 2018, la municipalité de Val-David a demandé à son comité consultatif de toponymie de renommer des rues dans le secteur de Val-David-en-haut. Le nom Scroggie est souvent apparu lors des recherches, sans trop savoir exactement à quoi il correspondait. Le présent article est le résumé d’un document visant à examiner cette question et qui précise les nombreuses sources d’information qui ont été consultées. On peut consulter le document complet de 20 pages sur le site de la Société d’histoire et du patrimoine de Val- David.

La famille et le magasin Scroggie

William Scroggie est originaire de Rawdon. Au recensement de 1881, il demeure dans le quartier Saint-Antoine de Montréal (à l’ouest de Bleury et au Nord de Notre-Dame) et a trois filles et quatre garçons, dont Ernest Burns (13 ans) et Frederick Alexander (6 ans). En 1883 il exploite un magasin de dry goods sur la rue Notre-Dame et vers 1895, il déménage son commerce sur la rue Sainte-Catherine et ses enfants y sont associés. D’agrandissements en déménagements, W.H. Scroggie Ltée devient le plus grand magasin à rayons de Montréal, distribue des timbres-primes, développe un vaste réseau de ventes par catalogue dans tout le Dominion et organise les premiers défilés du Père Noël dans les rues de Montréal. Il déménage en novembre 1913 dans les six étages du nouvel édifice Belgo (côté sud de la rue Sainte-Catherine, entre Bleury et Saint-Alexandre). Mais les dépenses de son déménagement et le climat relié à la déclaration de la guerre entraînent sa faillite en novembre 1914.

Frederick et Ernest dans les Laurentides

À la fin du XIXe siècle, plusieurs familles bourgeoises montréalaises trouvent de bon goût de posséder dans le « Nord » une résidence secondaire. On peut en effet, à cette époque, acquérir à bon prix des terres certes incultes, mais de grandes superficies. Les Scroggie ne sont pas en reste.

Dès 1910, Frederick Alexander achète sur le territoire actuel de Val-Morin un domaine au lac Long, qu’il renomme Scroggie et le mont le surplombant deviendra le mont Scroggie. Il agrandit une petite auberge construite en 1904, l’Highland Inn, qui sera une destination de prestige dans les Laurentides. Après la mort de Frederick en 1935, la propriété est vendue aux Frères des Écoles Chrétiennes et le lac devient le lac La Salle, du nom du fondateur de la communauté.

Le 22 août 1913, c’est Ernest Burns qui achète le lot 34 du 10e rang du Canton Morin, à Val-David, en face du lac Méduse. Les transactions sur cette propriété entre 1915 et 1938 ne sont pas claires, puisque les Scroggie père et fils ont été présents à Val-David durant toute cette période. S’agissait-il de ventes à des prête-noms pour soustraire la propriété de la faillite de l’entreprise familiale ? Ses fils en sont redevenus pleinement propriétaires de 1938 à 1947.

Ernest et son frère Frederick ont été parmi les premiers à signer en 1921 la requête demandant la création de la municipalité du village de Saint-Jean-Baptiste-de-Bélisle. Ernest et son épouse ont aménagé dans leur maison privée, dans le dixième rang Morin, un salon de thé, The Yellow Tea Room, ouvert de 1925 à 1939 environ, qui aurait été le premier restaurant de Val-David. Signalons aussi qu’à deux occasions, en 1927 et en 1928, le Conseil municipal de Val-David vote à l’unanimité une résolution à l’effet que des affiches de chemin privé doivent être posées aux deux extrémités de la montée Scroggie. Il n’a pas été possible de situer exactement cette montée.

En janvier 1938, à l’âge de 71 ans, Ernest chausse les skis pour la première fois et se joindra souvent à la famille Clouthier, avec ses fils, pour parcourir les pistes des Laurentides. À une occasion, il fera à skis toute la piste de Sainte-Agathe à Lachute. Ernest Burns Scroggie décède en janvier 1946 dans sa résidence de Wetsmount, à l’âge de 79 ans.

Les fils d’Ernest, Ernie et Ronnie

Ernest Scroggie jr avait étudié à l’École des Beaux-Arts et est entré au département des relations publiques du Canadien Pacifique en 1923. Dans les années 1930, il était directeur artistique de l’atelier de sérigraphie chargé de la production des fameuses affiches de la compagnie. Puis à titre de directeur de la section des étalages, il avait conçu la décoration intérieure du train intercontinental The Canadian, des salles publiques de la nouvelle aile du Royal York à Toronto et de plusieurs bureaux du CP au Canada et aux États-Unis.

En 1933, on voit Ernie à la défense et Ronnie à l’aile dans l’équipe de hockey de Val-David. Plus tard, Ernie sera arbitre dans les parties inter-villages. En 1934 et 1935, probablement à l’instigation de Ernie qui agit comme arbitre, il y a plusieurs matches entre le Val-David et le C.P.R. Ambassador.

Ernie joua un rôle très actif dans le développement des sports d’hiver dans les Laurentides et tout particulièrement dans la région de Val-David, où il est en 1945 président du comité du ski. Jean-Louis Dufresne, gérant-général de l’hôtel La Sapinière, ne tarissait pas d’éloges à son endroit : « Comme organisateur, il n’a pas son égal. C’est un type qui s’y connait dans le métier et qui travaille sans cesse pour faire de Val-David un centre de ski des plus importants dans nos Laurentides ». Jusqu’en 1957, il œuvre au développement du ski à Val-David et il succombe au cancer en 1959.

Conclusion

Une question en apparence anodine nous a fait découvrir des pans plus ou moins oubliés de l’histoire de Val-David, de Val-Morin et par ricochet des Laurentides. Elle permet aussi d’aborder des problématiques plus larges qui ont trait à l’histoire du commerce, du ski, des grands domaines, de la mutation d’une société qui se voulait centrée sur l’agriculture, mais qui peu à peu s’axe autour de l’exploitation touristique de son territoire. Bref, l’histoire des Scroggie, comprise sous différents angles, peut servir de cas d’espèce. Toutefois, nous sommes conscients que notre recherche demeure incomplète. Il ne semble plus y avoir de descendants des Scroggie à Val-David ou dans les Laurentides. Nous serions heureux de recevoir des compléments d’information ou encore des commentaires. L’histoire des hommes et d’une communauté n’est pas statique, elle évolue selon les questions que l’on pose au passé à partir de préoccupations contemporaines.