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Promenade et randonnée

Promenade et randonnée – Article publié édition papier :

Dans mon coin de pays, il fait bon marcher. Vagabonder, errer le nez au vent, humant l’air frais. Si d’aventure la balade me mène à ce qui pourrait trop ouvertement s’apparenter à un but, je sens que j’ai fait fausse route. Vaut mille fois mieux un cul-de-sac, ce qui n’a d’ailleurs rien d’une impasse. Je dois laisser mes pas tracer eux-mêmes leur dessein. Les pieds ont leur vie propre, leur poésie. Ils nous font passants.

Quelquefois, il s’agit d’autre chose, la marche se fait plus active, plus tonique aussi. Ainsi, tous les mardis matin, un groupe d’une quinzaine de personnes — dont je compte —, se rassemble à la petite gare locale vers 10 heures, histoire de parcourir les lieux ensemble et de faire du même coup plus ample connaissance.

Parmi nous, un guide amorce le départ non sans avoir préalablement permis à chacun de livrer communiqués et annonces qui sont quelquefois des invitations à se joindre aux bénévoles du village impliqués dans diverses causes. Comme nous sommes, pour la plupart d’entre nous, retraités ou presque, on se retrouve tôt ou tard à partager d’autres moments, tantôt pour préparer un diner, tantôt pour participer à certaines activités communautaires.

Les mardis, au fil des rendez-vous, je tisse des liens, le reste de la semaine, je laisse le hasard tisser les siens.

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Si errer c’est se tromper, alors je trompe énormément. Comme un éléphant. Sans tambour ni trompette. J’ai besoin parfois de me perdre. Souvent, ce que je découvre va bien au-delà de ce que j’aurais pu chercher. D’ailleurs, sais-je ce que je cherche? Il faut de l’abandon pour trouver. Vagabonder n’a rien de vain. Dans le brouillard, le magma originel, la grande soupe primitive, questions et réponses s’imbriquent. Polarité. Quand l’harmonie est rompue, on retourne au néant, dans la bouillie pour les chats. Comme Robinson qui replonge dans la souille pour oublier sa condition d’humain.¹ Percoler, cogiter. Recul, régression nécessaire. On en ressort avec une solution qui ne ressemble en rien à une recette. Avec un visa. Ou une clé. Prendre la clé des champs pour repérer la bonne serrure. Comme dans une chasse au trésor. Voici qu’Alice m’emboîte le pas…

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Les jeudis, on marche en montagne. En hiver, skis de fond, raquettes ou crampons, bâtons de marche, s’avèrent des auxiliaires précieux pour qui veut progresser sans perdre l’équilibre et s’enfoncer dans la neige. L’été, les bâtons, de bonnes chaussures et le chasse-moustiques suffisent. En haut du Mont Condor, la vue est spectaculaire. En apercevant les montagnes au loin, tout autour de nous, on réalise nettement que l’on habite un val, une concavité. Le cœur du village se situe dans une cuvette naturelle. Je dirais volontiers, plutôt qu’une cuvette, un écrin.

C’est en silence que j’aime explorer les sentiers. Il faut ménager son souffle, l’exercice a ses exigences. En toute saison, le chant des oiseaux nous accompagne. Ça converse joyeusement autour de nous. Et il ne s’agit pas de propos décousus d’humains, mais d’arpèges harmonieux.


Promenade et randonnée – Suite de l’édition papier :

Au printemps, le dégel nous éloigne des lieux. Défense d’entrer: la montagne a ses droits. Il est impératif de la laisser se refaire une beauté. Si elle nous permet généreusement de la parcourir, elle reste aussi un refuge pour les animaux qui s’y reproduisent et mettent bas, un écosystème fragile et vulnérable où tout ce qui germe et perce le sol nécessite une intimité qu’on se doit de respecter. D’ailleurs, la fonte des neiges rend les chemins impraticables. En temps et lieu, les couleurs, les odeurs, les bruissements et les concerts aériens raviront nos sens et notre cœur. Le sportif comme le contemplatif pourront communier et s’émerveiller de tant d’abondance et de grâce.

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C’est vers l’âge d’un an, au printemps, que j’ai appris à marcher. L’été suivant, devant la maison de mon grand-père maternel, j’aimais trotter en compagnie de ma sœur aînée qui avait alors douze ans. Sous étroite surveillance, je cherchais déjà à découvrir le vaste monde du voisinage. Je me souviens de cette photo de l’album familial où Lise, penchée derrière moi, me tient les mains, sans doute pour contenir mon enthousiasme. À ma mine réjouie, on devine le bonheur que j’éprouve à explorer mon environnement. Peut-être n’avais-je alors pour tout but que de mettre un pied devant l’autre, mue par cet instinct animal d’élargir ainsi mes horizons, en toute quiétude. Sans peur.

L’enfance, même vécue dans les villes les plus densément peuplées de la terre, nous permet d’accoster chaque jour sur des continents vierges. À la source du désir de refaire le monde.

«Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C’est une ville, un comté
Et qui sait
Tantôt l’univers.»²

Partout où me mènent mes pas, je cherche sans fin le paradis perdu.

Intermède

Si le 5 à 7 est dit heures joyeuses, le 7 à 8 serait, à mon sens, heure sereine. Je reviens de la Sapinière, méditative. Il y avait là une telle tranquillité. À cet endroit, on se croirait dans un univers parallèle, dans un repli du temps à la fois à portée des yeux et loin des regards. Cra! Cra! La corneille surveille. Le chat de Schrodinger fréquente sûrement le site, dans tous ses états. Marguerites et épervières se téléportent d’un champ quantique à l’autre. Sous les immortelles s’éternisent des éphémères. La brise retient son souffle. Dans le lac, lisse comme une mémoire élimée, les nuages sont tombés. De même les arbres, tête première. Tout au fond, dans la vase, on croirait voir les petits poissons perchés entre deux cumulus. Des canards se glissent entre les draps bleus de l’eau. Les oiseaux ont mis une sourdine à leurs chants. Même les grenouilles se font discrètes: il est encore trop tôt pour accompagner le chœur des grillons et des criquets tapis dans les loges de graminées. Une mise en scène digne d’un grand opéra s’élabore. Le décor, sublime, se laissera bientôt pénétrer des plus vibrants arias du monde. Avant que ce théâtre ne soit plongé dans le noir, que la magie s’évanouisse sur le parvis d’un songe, je quitte les lieux sans me retourner.

Gabrielle Messier,
avril,juillet 2019


¹ Cf Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gallimard 1972. Un Robinson Crusoé revisité. Dans ses moments de déprime, Robinson s’enfonce dans une mare boueuse de l’île de Speranza.
² Cf Saint-Denys-Garneau, dans Poésies complètes, Fides 1970, p.35.