Maison Actualité Conte de Noël – Le petit garçon qui aimait glisser

Conte de Noël – Le petit garçon qui aimait glisser

Oeuvre de Clara Benoit

 

par Michel-Pierre Sarrazin

Il était une fois un petit garçon qui aimait beaucoup glisser sur la neige. Il aimait beaucoup glisser, en général. Par la fenêtre de sa chambre donnant sur le cœur du village, en se levant de bon matin, il voyait la fumée monter droit dans le ciel au-dessus de la boulangerie La Mie Richard. Il croyait sentir la bonne odeur des viennoiseries jusque chez lui. Il imaginait planter ses dents dans un croissant encore tout chaud : mi-um! Les yeux encore bouffis de sommeil, il voyait aussi, amusé, le gros camion long comme une maison remonter doucement la rue de l’Église, sur la pointe des pneus, pour aller porter tous ses produits chez Metro dès potron-minet.

Ce Metro dont il voyait par sa fenêtre une partie des décorations de Noël au-dessus de la murale de M. Derouin. Cela voulait dire que Noël s’en venait (comme sur le picope de Sylva Noël, le plombier, jadis, qui avait écrit sur le devant de la cabine « Noël s’en vient » et sur le panneau arrière « Noël s’en va »). C’est papa qui racontait ça chaque fois qu’on approchait des Fêtes. Cela voulait dire, aussi, que la patinoire serait couverte d’une belle couche de glace lisse et bleue. Ses patins étaient prêts, affilés comme des sabres par M. Mayer, dans son atelier de l’Aiguisoir, lui qui a aussi un petit garçon qui patine.

En trottant vers la cuisine à l’heure où le soleil bâille encore à l’horizon, le petit garçon pensait que le père Noël cette année devrait s’arrêter chez lui. Pas juste pour lui apporter un cadeau, ce qui serait une belle affaire, mais pour l’aider à choisir lui-même un cadeau pour maman (il avait vu au Magasin Général un foulard rouge avec des pois bleus qui irait bien à maman avec ses cheveux noirs). Mais il y avait aussi des tasses avec des chevreuils dessus, des chevreuils comme sur le balcon du restaurant C’est la vie. Enfin, sans les lumières autour du cou. Ces tasses feraient joli sur la nappe à carreaux du temps des Fêtes, que maman ne voulait utiliser que durant cette période, allez savoir pourquoi.

L’hiver, elle servait toujours dans ses vieilles tasses ébréchées du chocolat chaud acheté chez Rouge Pin, du chocolat de Palette de Bine, tellement bon qu’on en a des frissons. Papa disait toujours que les chevreuils étaient nos amis mais qu’il ne fallait pas les nourrir, parce qu’après, ils ne savaient plus comment se débrouiller tout seuls dans la forêt. Papa n’était pas là, il était parti dans son avion-castor pour amener des chasseurs d’images au pôle Nord. C’était son métier, ça, voler. Au-dessus des sapins.

Chaque matin, le petit garçon montait sur une chaise pour voir sur le comptoir si le pain tranché était là, avec le beurre et un couteau, pour se faire une toast. Pendant que maman dormait puisqu’elle travaillait plus tard au Petit Poucet et que servir des petits déjeuners, c’est fatigant. Il regardait le grille-pain et se demandait si ce serait de la confiture ou du beurre de pinottes qui irait sur sa toast. Il songeait, en humant avec délice l’odeur grisante du pain qui grille, que Papa allait sûrement croiser le père Noël qui s’en venait avec ses rennes et son traîneau dans les airs.

Il faut s’étirer sur la pointe des pieds de tout son long pour récupérer sa tranche de pain dans le toaster. Le père Noël existe, ça, c’est sûr, il glisse sur son traîneau, si vite que même l’avion-castor de papa ne peut pas le suivre. Normal, les rennes, c’est beaucoup plus rapide que les chevaux-vapeur. C’est le voisin, M. Monette, qui le lui a dit. Ils étaient assis tous les deux sur le banc en face de l’école, l’automne d’avant. M. Monette se reposait en fumant. Le petit garçon agitait ses jambes encore engourdies par un long séjour sur la balançoire du parc. Les hommes comme M. Monette sont comme des arbres noueux qui ont vu plein de Noëls. Ils savent ce qui est pour vrai et ce qui est une blague, une astuce glissée par la nature dans la tête des gens, pour les faire tourner en crème fouettée. Et puis, le père Noël, il a son village, près de la grande route, et il a son auto, avec son nom dessus. La preuve.

Chaque matin, par la fenêtre de sa chambre, le petit garçon regardait passer les menuisiers, les plombiers, les serruriers, les plâtriers, les électriciens, très nombreux à Val-David. Ils avaient de beaux picopes de toutes les couleurs avec leurs noms dessus, qui faisaient vroum-vroum, grr-grr ou même gna-gna-gna quand ils n’avaient pas le goût de démarrer. Ils partaient tôt, comme les pompiers dans leurs camions toujours rouge pompier. Parce que c’est le travail qu’ils font qui fait que le village existe et que l’avenir, a toujours dit grand-papa, appartient à ceux qui se lèvent tôt. Pendant que le soleil est en train de décider s’il va se lever ou rester couché plus tard derrière un nuage.

Ils apportaient avec eux de petites radios transistors pour écouter de la musique en clouant, en plombant, en plâtrant ou en courant électrifiant des maisons.

Mais, ce matin-là, ce matin de bonne heure là, il n’y avait pas un chat dans le village. Pas même une souris. Tout était calme comme un lac qui a perdu ses poissons. Ou qui dort sous la neige.

C’était un de ces matins où le petit garçon rêvait d’aller glisser à Vallée Bleue sur la neige blanche toute fraîche, ou sur la neige qui est bleue comme le ciel quand il est couvert et gonflé de flocons. Il rêvait en regardant tomber les flocons, dont Nancy Breton, l’enseignante qui dessine et fait dessiner à l’école, dit qu’il n’y en a pas un de pareil. Pas un seul flocon de pareil! Et il en tombait d’abord éparpillés. C’étaient les plus rapides à venir du ciel, comme dans les marathons les premiers coureurs. Puis arrivait le reste du peloton, un troupeau sautillant de garçons et de filles coude à coude, avec pas un seul coureur de pareil. Il y en a, des fois, quand c’est le gros marathon et que la mairesse tire du revolver en l’air pour les faire partir, qui sont comme des arbres de Noël dans leurs costumes. Les flocons qui tombaient ce matin-là étaient aussi nombreux.

Mais ce matin-là, les flocons étaient si serrés les uns contre les autres qu’on eût dit un rideau de dentelle mollement agité par le vent et déployé sur les maisons comme pour les caresser, les maisons en bois du village qui fumait. Un rideau attaché aux nuages, très haut, silencieuse broderie berçant les gens dans leur demi-sommeil de l’aube.

Le petit garçon qui aimait glisser, envoûté par le mouvement des rideaux de neige, ce matin-là, pendant que maman finissait un vieux rêve sur son oreiller et que papa atterrissait sur une banquise où les ours blancs regardent habituellement passer les avions grognons, après avoir enfilé en silence culotte, polo, chandail, bottes, manteau, foulard et tuque pompon, le petit garçon se glissa dehors, ses mitaines retenues autour de son cou par une longue corde de laine.

Le mont Césaire.

Le soleil avait commencé à se draper de rose derrière le mont Césaire et curieusement, il glissait ses premiers rayons ici et là entre les troupeaux de flocons qui ne savaient pas trop où tomber : sur la patinoire ou sur la bibliothèque? Sur le sapin en planche qui décore la galerie du resto La Boucanerie? Sur le clocher aux cloches tranquilles teinté de rouge ou rue Jean-Baptiste-Dufresne, sur la pharmacie de Madame Véronique? Ou sur l’Atelier de l’île, où les gens qui glissent de grandes feuilles de papier sous le rouleau d’encre impriment des dessins inventés?

Le petit garçon, lui, avait dans l’idée d’aller glisser sur le gros tas de neige que l’immense chargeur jaune de la municipalité construit tout l’hiver, à la jonction de la rue de La Sapinière et de la rue de l’Académie. Pour que les petits garçons et les petites filles qui aiment glisser glissent vers le parc du village, avec ses balançoires, ses jeux et ses sculptures du sculpteur Biscornet qui réjouissent le cœur des enfants. Dévaler la pente bossue de mottons de neige à bord de boîtes de carton aplaties ou de carpettes en plastique fluo. Vroouuum!

Il fallut au moins deux des minutes que le petit garçon savait compter jusqu’à dix pour qu’il  réussisse, en soufflant comme un bébé phoque, à arriver au sommet de ce petit Everest de village. Mais il y parvint. La tuque sur les yeux, la guédille au nez et les joues rouges comme les pommes de William, au marché de Noël. Un moment, pendant que le jour enfin levé se démenait parmi les flocons pour laisser enfin passer la lumière entre les branches glacées des arbres, ces feuillus pas de feuilles qui longent le parc linéaire, ceux qui ont perdu leurs feuilles pour se parer de miroitements glacés un peu snobs, comme disait maman, histoire de voler aux sapins et aux conifères en uniforme d’hiver un peu de leur majesté. Un moment, le petit garçon qui aimait glisser se tint debout sur son monticule, bras levés vers le ciel, devenu le géant du village. Anticipant avec une joie fébrile le bonheur de la descente.

Et puis, comme c’était le mois de décembre, un mois dans l’année où tout peut arriver, même les tempêtes, même les redoux, même les journées froides comme le pôle Nord, tellement que les ours blancs, en suivant dans le ciel la trace de l’avion-castor de papa, auraient envie de venir faire un tour par ici, une clochette autour du cou pour ne pas effrayer les petits garçons qui glissent. Et alors, comme tout peut arriver en décembre, un mois plein de mystères et de saperlipopettes, ce qui ne devait pas arriver arriva.

Le petit garçon qui aimait glisser s’apprêtait à s’élancer du sommet de son Everest en direction de la patinoire, en faisant ce qu’on appelle ici du ski de bottines. C’est alors qu’il vit se former, à l’est, au-dessus du mont Condor et du parc Léonidas-Dufresne, une sorte d’arc-en-ciel très intense.

Les arcs-en-ciel, c’est un phénomène connu qui fascine les enfants. En fait, quel que soit l’âge de ceux qui les regardent, ils n’apparaissent qu’aux yeux des enfants. Ce qui est bien naturel, puisqu’ils sont – tous les scientifiques se tuent à le dire – une déchirure magnifique dans le ciel, par où le temps s’écoule à l’envers.

Mais cette fois, la couleur était vraiment, vraiment intense. Tellement, remarqua le petit garçon incapable de la quitter des yeux, que tout le village apparut soudain teinté des sept couleurs de l’arc-en-ciel, chaque maison prenant la nuance qui lui convenait : l’une violette, l’autre indigo, l’autre bleue, verte, jaune, orangée ou rouge. Comme si Mademoiselle Roxanne, chez BMR, avait offert à chaque villageois, pour Noël, ce qu’il faut pour repeindre sa maison selon ses directives, fusionnant le voisinage avec ses teintes en harmonie.

Et là-dessus, le soleil se mit à prendre de l’avantage, comme si une poussière d’or s’écoulait de ses rayons, répandue aussi loin que porte le regard, décorant chaque sapin, chaque épinette, chaque conifère à perte de vue de guirlandes d’un doré miroitant argent et rouge, créant un flamboiement sur le fond émeraude de leurs branches.

Et les feuillus sans feuilles, eux, pour ne pas être en reste, se mirent à clignoter de leurs ramures givrées comme des guirlandes de lumière, enflammés par les rayons solaires et agités par un petit vent du nord sorti de derrière les fagots, comme disait grand-maman Bi quand elle mettait autour de son cou un grand foulard perle, tricoté pendant qu’elle se berçait devant le foyer que papa, lorsqu’il n’était pas en train de voler dans son avion-castor, gardait allumé avec du bois franc récupéré des arbres en fin de vie, pour avoir une belle flamme intense et claire comme seule l’âme du bois peut produire en ronronnant quand son heure est venue.

Ainsi, sur son Everest, le petit garçon qui aimait glisser assista, ce jour-là, au miracle : les villageois sortant de leurs maisons ne marchaient plus; ils glissaient tous, le sourire aux lèvres, Madame Isabelle riant comme une cordée de bois qui déboule en franchissant son balcon toujours fleuri, même en hiver; Madame Rita, parfaitement coiffée; Madame Nicole, des idées plein la tête, des images plein les bras; Madame Jeanne, droite comme une ballerine vénérable et glissant comme une patineuse, ses colliers suspendus à ses bras, glissant au rythme d’une valse de Vienne qu’elle seule entendait; Madame Pauline, virevoltant sur elle-même comme une artiste des Ice Capades, et tous les messieurs qui promènent d’ordinaire sur le parc linéaire leurs toutous, qui emballé comme un saucisson dans un plead, qui portant de petites bottes roses, qui un foulard à pois autour du cou… tous glissaient, chacun à sa manière, même les toutous, comme s’ils faisaient du ski de fond.

Si bien, si bien, finalement, pendant qu’une musique semblant venir de nulle part se glissait dans les oreilles du petit garçon qui aimait glisser et qui glissa ce jour-là comme il n’avait jamais glissé, si bien que le village lui sembla pris d’un sortilège échappé de l’autre monde, comme si le temps suspendu depuis mille sept cent quarante-cinq Noëls d’affilée offrait aux Val-Davidois une année sans compter, une année où personne ne prit de l’âge.

Une année où tout le monde semblait imprégné de joie, et Noël radieux comme trois cent soixante-cinq jours d’une fête sans fin. Le dernier Noël, en fait, avant que la décennie ne glisse dans une autre, encore pleine de mystères.

Et, s’il était une fois une histoire vraie, comme devait le raconter plus tard le petit garçon qui aimait glisser en glissant avec ses trois enfants, qu’il eut le bonheur d’avoir avec une Estelle belle comme une étincelle, ce mois de décembre là fut le premier d’une longue série de mois de décembre consacrés au bonheur de glisser.

Simplement, il fallait qu’il y ait un arc-en-ciel quelque part, pour se lever le matin avec une bonne, heureuse et saine année devant soi.

Il fallait, pour que l’arc-en-ciel vienne s’allumer de lui-même au fond du regard dès le réveil, apprendre à glisser avec bonheur, par exemple sous l’oreiller de maman, en catimini, avant qu’elle ne quitte le pays de ses rêves, un petit cœur en papier sur lequel on aura écrit avec une plume d’outarde tombée du ciel, quand elles partent vers le sud, les mots que toutes les mamans adorent : je t’aime. Simplement.

Et, bien sûr, avant de partir glisser, s’assurer de placer le pot de beurre de pinottes, la confiture et le pain sur le comptoir, pour le prochain petit garçon.