
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
Certaines personnes ont un souvenir très précis de leur première véritable rencontre littéraire. Elles racontent même que cette rencontre les a transformées pour toujours et à jamais.
Pas moi. J’ai beau chercher, je ne vois pas. Je n’ai pas d’œuvre-charnière, d’œuvre-phare, d’œuvre-réparatrice. Je ne peux pas dire : « Aaaah oui [un long ah de contentement], c’était en 1995, je flânais dans les rayons poussiéreux d’une librairie d’occasion rue Milton quand je suis tombée sur… » ou bien « Je m’en souviens comme si c’était hier, une amie m’avait recommandé ce livre magnifique… ». Je ne peux pas dire ça. Je voudrais bien. Mais non.
Tout ce que j’ai trouvé, c’est la comtesse de Ségur. Mes parents m’avaient offert les bandes dessinées pour Noël (c’étaient des adaptations de). J’avais neuf ans. Je le sais parce que ma mère écrivait toujours la date et le nom des donateurs en haut de la première page du livre. Les illustrations – réalisées par Louis-Michel Carpentier – me fascinaient. Surtout les scènes extérieures. Un étang bordé d’herbes hautes et de quenouilles, une clairière, le dégradé des verts dans le feuillage des arbres, un jardin, les ciels orageux… Je pouvais me perdre dans ces images-là. L’intérêt pour l’histoire, les personnages, le style, c’est arrivé plus tard. J’ai quand même fini par lire les vrais livres de Sophie Rostopchine (ou Sofia Fiodorovna Rostoptchina, la comtesse). Les livres roses (de la Bibliothèque rose). À couverture rigide. Ils étaient beaux, eux aussi.
Il reste que je suis incapable de nommer le livre. Celui qui aurait fait la différence. Qui aurait délimité un avant et un après. Qui aurait révélé, mis au jour une passion pour les mots, les récits. Cela dit (et j’insiste sur la charnière), je peux aisément nommer des livres. Des livres que je prends plaisir à relire. À redécouvrir. À savourer de nouveau.
À la deuxième lecture, ce n’est plus l’intrigue qui nous intéresse (son dénouement, devrais-je dire), mais plutôt le chemin pour s’y rendre. Vous connaissez ce proverbe groenlandais (sornette), ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage? C’est cliché, mais c’est ça pareil. La relecture permet de flâner, d’apprécier le paysage des mots (le paysage des mots, eh boy, j’aurais aimé faire mieux).
Parmi les livres que je relis parfois (ça fait-tu prétentieux de dire ça, qu’on relit certains livres… peut-être… ce n’est pas mon intention pourtant… pour moi, relire un livre, c’est l’équivalent de mettre des pantoufles en phentex, d’enfiler des vêtements moelleux, c’est confortable… entéka), parmi ces livres, donc, celui-ci : Une gourmandise. Ça raconte l’histoire d’un critique gastronomique détestable (imbuvable, lol) qui, sur son lit de mort (son cœur est malade), cherche désespérément le souvenir d’une saveur. Muriel Barbery, le génie derrière ce roman (elle a aussi écrit L’élégance du hérisson, à lire et à relire), a une plume précise, savante, harmonieuse, sensible, ironique… Dans le morceau que j’ai choisi de vous offrir (cadeau!), le personnage principal repense aux saveurs qu’il a goûtées au cours de sa vie : « malgré ces amours anciennes et jamais trahies, mes goûts se sont portés vers d’autres contrées culinaires et à l’amour du ragoût est venu se superposer […] l’appel pressant des saveurs dépouillées. La finesse de la caresse du premier sushi sur le palais n’a plus de secret pour moi et je bénis le jour où j’ai découvert sur ma langue le velouté enivrant de l’huître qui suit une brisée de pain au beurre salé. […] Entre ces deux extrêmes, entre la richesse chaleureuse de la daube et l’épure cristalline du coquillage, j’ai parcouru tout le spectre de l’art culinaire, en esthète encyclopédique toujours en avance d’un plat – mais toujours en retard d’un cœur » (Muriel Barbery, Une gourmandise, Paris, Gallimard, 2000, p. 18).
La daube, si vous l’ignoriez (j’en étais), est un mode de cuisson de certaines viandes mijotées à l’étouffée.
Encore une fois, s’il vous plaît : entre la richesse chaleureuse de la daube et l’épure cristalline du coquillage. Ben voyons donc. C’est-tu assez beau! Comment a-t-elle fait pour penser à un assemblage aussi juste (ça fait penser à l’harmonie des couleurs des tableaux de Thérèse Joannette)! La sonorité même des mots est appropriée, les che d’une part, pleins et ronds comme des petites patates en sauce, par opposition aux ke d’autre part, qui piquent comme les arêtes d’un poisson. Et le roman se poursuit ainsi, tout en finesse dans les descriptions tant des plats que des sentiments. Un délice, eh oui!
Une dernière chose. Dans la quinzième édition du Bon usage de Grevisse, édition importante puisqu’elle fêtait les 75 ans de cette grammaire (vous savez, cette bible de plus de 1500 pages!), ce sont les mots de Muriel Barbery (elle-même en personne et en chair et en os) qui sont placés en exergue : « Faire de la grammaire, c’est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue en quelque sorte. Et c’est là que c’est merveilleux » (L’élégance du hérisson). (À relire, que j’disais! Hé hé.)
Grâce à cette formidable coïncidence (Barbery citée dans une grammaire), je peux dormir tranquille. En effet, j’ai respecté le thème de cette chronique : la langue. (C’est fort, je sais.)




