Maison Communauté La maison de retraite

La maison de retraite

Gabrielle Messier

 

Retraite : étymologiquement, selon le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales), du verbe retraire : se rétrécir, se contracter, se tenir à l’écart, se mettre à l’abri; renoncer à, tirer vers l’arrière.

Belle entrée en matière! Et il y aurait des maisons pour ça? Des maisons pour se mettre à l’abri et à l’écart, renoncer et rétrécir? Et qui se targuent de nous faire couler de vieux jours remplis d’allégresse et de promesses? Il n’y aurait pas une petite arnaque dans cette publicité racoleuse qui les nomme pompeusement résidences? Residere, du latin classique, c’est « rester assis ». Tout un mandat! C’est peut-être, me dis-je, la condition sine qua non pour amorcer le rétrécissement. Rester assis en se berçant, bien sûr. En se berçant d’illusions? Peut-être.

Mais laissons-les à leur renoncement, ces retraités en résidence, tenons-nous-en à l’écart, justement…

*

Val-David : 5200 âmes et des poussières. Pas de celles qui gisent au cimetière, plutôt des poussières d’étoiles bien en vie. Des poètes et des bâtisseurs, des artisans, des chômeurs, des entrepreneurs. Des pragmatiques et des rêveurs. Certains qui échafaudent des projets porteurs et lucratifs, d’autres qui tirent des plans sur la comète. Et des tas d’enfants. De vieux, aussi. Ici, près du quart de la population est âgée de plus de 65 ans.

Pourtant, une seule maison de retraite. Le havre, de son nom. D’après Antidote, un havre est un « petit port bien abrité ». Derrière le bâtiment, des arbres, feuillus et conifères, cachent la rivière du Nord. Dommage, la vue serait imprenable, mais une petite forêt, c’est pas vilain non plus. Devant, hormis le stationnement surdimensionné, le paysage a son charme. L’architecture des lieux aussi. On dirait des petites maisons pentues, rattachées les unes aux autres. Y vivrais-je? Je n’en sais rien.

En pénétrant dans le vestibule vitré, j’aperçois le corridor qui mène aux appartements. Le corridor, pour moi une source d’anxiété. Me fait trop penser à ceux des hôpitaux. Très large, muni de part et d’autre d’une main courante qui n’évoque en rien des exercices de ballet classique, il est inondé de lumière. Non pas de la lumière du jour, mais de celle provenant de néons criards et froids comme on peut en voir dans la plupart des édifices publics. Les murs et les planchers sont d’une propreté irréprochable. Rien à redire là-dessus. Ce qui frappe encore, c’est le silence absolu. Un silence de censure consentie. On croirait que c’est toujours l’heure de la sieste. Pas de cris d’enfants, pas de portes qui claquent, pas d’éclats de rire. Et pas l’ombre d’une silhouette se profilant à l’horizon. Personne ne s’apprête à sortir malgré la douceur d’une belle matinée enneigée.

Je bats en retraite et j’entre en sortant dans l’habitat harmonique des oiseaux.

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En longeant la rivière sinueuse, j’aboutis derechef à la piste du P’tit Train du Nord. Si tous les chemins mènent à Rome, voilà la Ville Éternelle parcourue de skieurs de fond et de traîneaux. En bordure, si vous cherchez le Colisée, vous trouverez plutôt de modestes gradins qui surplombent trois belles patinoires, une pour le sport national qui n’est pas la prière, vous en conviendrez, les deux autres pour le plaisir de patiner, adultes et enfants, jeunes et vieux, en criant sa joie urbi et orbi. Je songe au fait que le pape aussi patine un peu ces temps-ci sur certains sujets comme la pédophilie dans l’Église, mais il ne roule certainement pas de patin, lui. On pourrait bien l’inviter chez nous, il est vieux aussi. On ajouterait des oreilles à sa calotte et il pourrait troquer sa ceinture de soie pour un bon gros foulard de laine. L’auberge de jeunesse d’ici, le chalet Beaumont, serait heureuse de l’accueillir… Après tout, n’arborons-nous pas fièrement le titre de MADA (Municipalité amie des aînés)? La MADA de Val-Da. Un surnom villageois en forme de pastille aux vapeurs d’eucalyptus. La version locale serait davantage à l’essence de sapin baumier.

Bon, j’ai fait le tour, et je n’ai pas raté l’occasion de m’amuser au passage. Plus tard, en lisant le journal d’ici, un article attire mon attention. On y parle des projets élaborés lors d’un récent conseil municipal. Il est entre autres question de récupérer un bâtiment vacant en bordure du lac Doré pour en faire une maison de retraite. Par ailleurs, on mentionne aussi le projet de logements intergénérationnels et aussi celui d’une coopérative d’habitation. Intéressant… deux belles solutions inclusives, me dis-je.

Je ferme le journal, songeuse. Je rêve d’un milieu de vie où je ne serais pas isolée. Un endroit où l’on partage, on échange, on troque et on discute. Un logis où, de mon balcon, les enfants et les voisins m’envoient la main et m’invitent à les rejoindre autour de la table à pique-nique, près du terrain de jeu, animée des rires de tout le monde. Ainsi, j’éviterais tout repli et renoncement. Un beau modus vivendi dans lequel tout ce à quoi on renonce, c’est au sentiment d’isolement et d’abandon.

Rétrécir la retraite, oui, mais rétrécir à la retraite, jamais de la vie!