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La beauté du monde

Gabrielle Messier

Depuis trois jours, il fait un temps à ravir fleurs et oiseaux. Un temps où le plus convaincu des athées rend grâce au ciel comme à la terre des promesses qui bientôt deviendront offrandes.

 

Madou a vu fondre devant ma terrasse le dernier monticule blanc qu’elle a dispersé avec sa petite pelle. Et moi aussi de fondre en tendresse pour elle.

 

— Va-t’en, neize, l’été s’en vient chez mamie!

 

Les semis, au bord de mes fenêtres, regardent dehors. Les pensées multicolores côtoient sans contrariété le souci officinal, les plants de tomates voisinent coriandre et basilic. Trop à l’étroit dans des godets et sous un dôme qui leur a servi d’incubateur, les végétaux exigent de sortir un peu, de se déconfiner. Quelques heures à peine suffiront aujourd’hui, histoire de s’étirer au soleil et de s’acclimater à la brise et aux insectes qui les intimident encore.

 

Ze t’aime, petite fleur.

 

Madeleine dispense des bisous à chaque plante qu’elle dépose sur la table de jardin. Elle prend un soin exquis pour les disposer à sa manière, sans distanciation, par une sorte d’affinité élective secrète entre les boutures et elle. Le résultat m’émeut. L’amour, me dis-je, restera toujours le plus puissant de tous les fertilisants.

 

Ça frissonne de joie et ça bourdonne d’activité, ici! Un jaseur des cèdres, bavard comme une pie, commente la scène cependant que le merle d’Amérique s’installe dans le grand pin blanc à l’avant de la maison. Volant en rase-mottes devant ma porte, il va quérir brindilles et boue pour consolider son nid qu’il garnit ensuite de plumes et de boules de poils de chat prisonnières de la bardane. Comme quoi l’ennemi juré des oiseaux peut tout de même leur être utile ! Par bonheur, le merle ne s’en prend pas aux jolies bouclettes de ma petite-fille.

 

Voilà que ma petiote chérie distribue maintenant des baisers à tous les pissenlits répandus sur la pelouse. Le bout de son nez et sa bouche se teintent en jaune. Viens par ici, mon amour pollinisateur, ma gentille petite abeille, allons faire le ménage dans la haie qui nous sépare des voisins. Sécateur à la main, on s’achemine vers les cèdres.

 

Madou apprend vite à reconnaître les branches mortes qu’elle me désigne afin que je les taille.

— Elle est morde, celle-là, mamie!

— Tu veux dire, elle est morte?

 

Après hésitation :

— Oui… Tout le monde va morder, mamie? Moi aussi?

— Oui, mais dans très, très longtemps, comme les arbres. Là, on est très vivantes, toi et moi.

— Papa et maman aussi!

— Ouiiii! Et tous tes amis!

— Ze t’aime!

 

Je lui montre les framboisiers.

— Sont où, les chramboises?

— Regarde, il y a des bourgeons. Ça va donner des fleurs et ensuite, des fruits.

— Pis après, zvais toutes les manzer!

— Tu m’en donneras quelques-unes?

— Ouiii, on va les partazer!

 

Sécateurs, bêches et pelles retournent au cabanon. On savoure une collation, et Madou sort sa collection de figurines Snoopy qu’elle place sur le pourtour de la table, à six pouces de distance l’un de l’autre. Hasard? Je lui sers un grand récipient d’eau afin qu’elle les baigne. Elle réclame aussi une barbouillette qui fait office de serviette de bain.

 

Pendant un bon moment, elle oublie ma présence. À la dérobée, je l’observe et l’entends dire aux chiots de ne pas se donner de bisous. À cause du virus, leur explique-t-elle. Moi, je me tais. J’éprouve une immense gratitude envers la vie pour toute la beauté qui m’entoure. Le vilain microbe n’a qu’à se tenir à l’écart. Au moins, me dis-je, il a la décence d’épargner les enfants.