Maison Art et culture René Derouin — Chronique 2

René Derouin — Chronique 2

René Derouin
René Derouin à la Dent de Scie, 1964, Val-David

CHERCHER SA MAISON

EN PRÉPARATION DU 100E ANNIVERSAIRE

HISTOIRE CITOYENNE — 1960


De retour du Mexique, je cherche un lieu où m’enraciner avec ma famille. Par hasard, je loue la maison de Félix Leclerc dans l’Anse de Vaudreuil; Félix est en Europe en plein succès. Cette maison est tellement habitée par l’âme de Félix que nous ne sommes pas tout à fait chez nous. Le soir, son grand ami Guy Mauffette vient nous raconter des histoires sur Félix, aussi, les gens cognent à la porte pour voir Félix à tout moment. L’Anse de Vaudreuil est magnifique, nous y habitons trois ans, et nous partons fin 1963. Avec mon épouse Denise et les trois enfants, Vincent, Isabelle et Benoît, nous cherchons à Montréal des écoles pour les enfants. Nous venons parfois à Val-David rencontrer nos amis, Claude et Jean-Guy Sarrazin et Robert, qui ont installé un atelier de céramique où l’Auberge Le Rouet fera un jour l’histoire de ce lieu, et à l’hôtel La Sapinière, nous pouvons encore voir des tables en céramique réalisées à cet atelier. Durant cette période, Michel-Pierre Sarrazin est responsable de projets culturels à Sainte-Agathe. Il prépare des spectacles et des expositions et nous propose un duo avec Claude et moi, ainsi que mes peintures de l’Anse de Vaudreuil à l’hôtel la Marquise et Gilles Vigneault comme chansonnier à l’ouverture. Malheureusement, l’hôtel a brûlé durant l’été et j’ai perdu toutes mes grandes peintures de Vaudreuil…

VAL-DAVID — LA DENT DE SCIE, PRINTEMPS 1964

Je m’installe à Val-David sur l’île face au moulin Leroux et ma famille reste à Montréal. J’habite la maison de la Dent de Scie et sa grange devient un grand atelier. Le moulin Leroux est bien là en 1964 avec ses grandes roues de bois et son histoire des débuts de Val-David. Cette île a une âme, c’est la naissance de Val-David qui est ici avec son moulin à eau. Nous sommes à l’été, je réalise peintures et gravures, je vis une période de créations et de performances. Quand le froid arrive, en octobre, les gens de Val-David me demandent : « Vous allez passer l’hiver ici ? » Par deux fois, la police vient me visiter à la Dent de Scie pour me questionner : « Où vous étiez hier? » – « Ici, à faire de la peinture, mais pourquoi cette question? », et la police de répondre : « Il y a un chalet qui a été défoncé, nous voulons savoir où vous étiez hier. D’ailleurs, vous vivez de quoi, vous? » – « Mais de mon œuvre. » Je suis un pur étranger dans ce village, mais j’ai un désir profond de m’intégrer à Val-David. Il y a des artistes au village durant l’été, mais ils ne restent pas à l’année. Il y a Bernard Chaudron, le dinandier, bien installé avec sa famille coin La Sapinière-Lavoie, et aussi la Butte à Mathieu qui fait venir des artistes, mais que de passage. Gilles Mathieu, même s’il est de la place, n’aura pas la vie facile avec son projet de boîte à chansons, cela dérange bien des gens du village, dont la municipalité, ils protestent contre ce projet à succès et lui causent des problèmes.

Dans mon atelier, je fais des expériences. J’encre sur une plaque de verre avec de l’encre noire pour faire des monotypes sur papier de riz et, le lendemain, j’en fais une boule de papier et je marche au centre du pont de l’île pour la jeter dans le torrent de la rivière du Nord. Ensuite, je cours rapidement vers la courbe de la rivière et, avec une puise à pêche, je réussis fréquemment à attraper ma gravure, alors je rentre à l’atelier, la dépose sur la table et la laisse sécher. Je viens de créer une nouvelle technique de gravure pour l’environnement. Je parle à l’artiste Roland Pichet qui enseigne la gravure avec Albert Dumouchel : « Que penses-tu de ma nouvelle technique? », et Roland me dit : « Je vais en parler à Albert. » Ils me trouvent hors-norme et très spécial. Nous sommes à cette époque dans la tradition de la gravure de Paris.

LA BUTTE ET LA TERRINE

Jeanne Molleur
Jeanne Molleur à la Dent de Scie, 1964, Val-David

Val-David a sa Butte mais aussi La Terrine de Michel Faubert, sur le chemin de la Rivière. Michel a installé un centre multidisciplinaire dans la grange de son grand-oncle, Rodolphe Robillard : expositions, poésie, performances et danse contemporaine. J’y tiendrai ma première exposition en gravure. Un beau soir, je quitte la Dent de Scie pour aller voir une performance de Jeanne Molleur à La Terrine, elle y donne un spectacle de danse contemporaine sur de la musique concrète. Je suis fasciné par le côté formel de cette performance et lui propose de faire le décor de son prochain spectacle qui sera un duo avec Ginette Anfousse. J’y ferai le décor et un essai en musique concrète. Michel-Pierre Sarrazin y présente une allégorie poétique en un acte intitulée Ika. Quelle époque! Tout était sans pandémie.

Ce lieu expérimental où passeront, entre autres, Péloquin Lemoyne et le groupe Stigmate, c’est l’underground de l’époque et de l’expérience. Mais après trois ans de réalisations, le grand-oncle de Michel Faubert est fatigué du bruit, il en a assez de voir ces artistes à grande barbe et cheveux longs et il fait démolir la grange.

Je quitte la Dent de Scie, maison trop froide pour y passer l’hiver. Je loue une petite maison dans la montée Gagnon, à 1500 pieds des Jardins du précambrien et de ma maison actuelle. Période difficile mais de grande création. La montée Gagnon est fermée depuis des années, impossible d’aller vers Sainte-Marguerite. D’ailleurs, le chemin n’est pas entretenu en hiver, mais quelle tranquillité! Avec mon chien Coco et ma carabine 12, je marche dans la montée à la recherche de la perdrix. Un jour, je croise Jean Guindon qui m’aborde sans détour : « Vous êtes sur mes terres, ne chassez pas mes perdrix. » Jean Guindon est un pionnier de Val-David, un homme autonome, indépendant et sympathique de qui j’achèterai plus tard la terre pour créer les Jardins du précambrien. Un sentier portera son nom, et il y a aussi le sentier Roger-Laverdure. Je veux rendre hommage aux pionniers dans les Jardins du précambrien : nous sommes sur leurs terres qu’ils ont défrichées de peine et de misère noire.