
Jocelyne Aird-Bélanger
Il est bien difficile de rendre compte de la longue vie et de la carrière foisonnante de Thérèse Dumesnil sans craindre d’en oublier bien involontairement quelques passages significatifs. C’est un peu comme tenter d’escalader une paroi rocheuse complexe et intéressante ou de suivre une piste de ski de fond exigeante! Son parcours, dont une très grande partie s’est déroulée à Val-David, n’a de cesse d’impressionner les amateurs de plein air et de culture aussi bien que les écologistes de tous âges.
Elle a toujours fait beaucoup de plein air. « Mais le vrai ski de randonnée, dit-elle, je l’ai découvert avec Franco Cavezzali en 1957, à la petite auberge La Strada, qu’il venait de fonder avec sa jeune femme Carmelle à Val-Morin. (C’était deux ans avant leur déménagement à Val-David où ils ont créé l’Auberge du Vieux Foyer.) Je suis vite devenue passionnée, convaincue des bienfaits physiques et mentaux de ce mode de vivre l’hiver en très grande harmonie. J’ai guidé, j’ai enseigné. J’ai fondé un Club de montage à Val-David en 1973 et dès la première année, on comptait une centaine de membres actifs – des familles entières. De l’intergénérationnel! »
Le ski de randonnée l’ayant définitivement séduite, elle en devint une adepte convaincue et convaincante au point d’en faire un film en 1974. Cinéaste à l’Office national du film, elle réunit une formidable équipe et réalisa Demain l’hiver. Elle rappelle que « ce n’était pas un film didactique, pas un film technique. Plutôt un film d’atmosphère. Pour tous. Qui véhicule certaines notions importantes de cette pratique de ski peu connue alors. Mais surtout, un film qui donne le goût et qui confirme notre identité nordique… J’ai donc recruté les participants de ce film parmi les gens d’ici. Trois hommes, trois femmes, portant chacun leur sac à dos, léger mais bien garni. Des pros, des intermédiaires, des débutants. Hubert Morin, Normand Cadieux, Diane Caron (citoyenne d’adoption parce qu’elle vivait chez moi, gardienne de mes jeunes enfants), Agnès Sarrazin, son beau frère, (Michel-)Pierre Sarrazin, et enfin Renée Larochelle Giraldeau ».
Mais que faire lorsqu’il n’y a plus de neige et que la nature continue de nous attirer sans répit? Pourquoi ne pas retourner à la montagne et cette fois l’escalader, ici, et un peu partout au Québec? Pratiquant ce sport où le travail d’équipe se révèle primordial et où des amitiés irremplaçables se développent, Thérèse deviendra par la suite deux fois vice-présidente de la Fédération québécoise de la montagne.
Ski de fond, escalade, journalisme, cinéma. Ne manquait qu’une chorale pour faire chanter le tout! comme le suggéra un jour Renée Larochelle Giraldeau. Elle est emballée par l’idée comme ses amies Renée et Agnès Guay, et c’est ensemble, autour de son piano, qu’elles créèrent les bases de la Chorale de Val-David. Elle réussit à convaincre un autre citoyen de notre village, Jean Morin, reconnu pour sa voix de basse remarquable, de devenir directeur de cette nouvelle chorale. C’était il y a 46 ans, et la chorale, qui était si bien partie, enchante toujours…
Poussée par l’urgence de soustraire à la spéculation un territoire que traversent nos plus vieux sentiers de ski de randonnée et où s’élève la Mecque des grimpeurs du Québec, elle reprit sa plume de journaliste aguerrie pour publier en septembre 1976, dans le magazine « Perspectives » de La Presse (hebdomadaire distribué la fin de semaine dans les six quotidiens du Québec d’alors), un dossier très étoffé sur le projet de Parc provincial Val-David–Val-Morin. Comme la Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade, elle trouvait impérieux de sensibiliser le public et les instances gouvernementales à l’urgence de protéger des espaces naturels, et plus spécifiquement le périmètre de ce qui deviendra le parc régional Val-David–Val-Morin. Julien Saint-Louis, le maire de Val-David, se rendit à Québec avec le Comité du Parc, Thérèse Dumesnil et moi, en tant que conseillère municipale, pour rencontrer à ce sujet le ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche. Trônaient bien en vue sur la table du ministre une vingtaine du numéro de « Perspectives » en question. Les mots de Thérèse avaient atteint leur cible, mais il fallut attendre 2003 pour que le parc de Val-David–Val-Morin, bien que beaucoup plus restreint que la proposition initiale, devienne enfin une réalité.
Écologiste de première ligne, en 1981, elle était devenue rédactrice en chef adjointe de « Perspectives ». Pierre Dansereau, pionnier québécois mondialement connu de l’écologie, suggéra son nom pour la rédaction d’un livre qu’on voulait lui consacrer. Ils s’étaient rencontrés quelques années auparavant au Conseil québécois de l’environnement, dont ils faisaient tous deux partie. Intitulé L’écologiste aux pieds nus, le livre parut dans la collection « Traces et Paroles » aux Éditions Nouvelle optique. En répondant à un journaliste de son journal au sujet de ce livre, elle disait : « Comme j’ai des opinions sur l’environnement et l’écologie, je n’étais pas toujours d’accord avec tout ce qu’il disait. Alors j’ai poussé la discussion. C’est devenu une sorte de confrontation, de dialogue… » Ils restèrent de grands amis jusqu’au décès de M. Dansereau en septembre 2011, quelques jours à peine avant son 100e anniversaire.
En 1975, c’est un autre centenaire qu’il lui fut donné de célébrer. Grande rassembleuse, elle organisa avec Vic Emery, athlète médaillé d’or olympique en bobsleigh en 1964, une grande fête pour les 100 ans de Herman Smith Johannsen, surnommé Jackrabbit. Plus de 1000 skieurs de randonnée participèrent à cet événement et furent reçus à la gare, au sortir du train, par le maire de l’époque, Julien Saint-Louis. Ils filèrent ensuite à La Sapinière pour un café chaud, les présentations et discours d’usage, dont celui de Thérèse. Johannsen lui-même prit la parole en invitant les skieurs à respecter la nature et à la protéger. Une belle fête heureuse sous un radieux soleil d’hiver!
Elle est particulièrement contente d’avoir initié ses trois enfants et certains de ses petits-enfants aux sports d’hiver et à l’escalade. Son petit-fils, Mathias Arroyo-Bégin, grimpeur émérite et cinéaste comme elle, a réalisé en 2019 le film 50 ans c’est jeune à l’occasion du 50e anniversaire de la Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade. Pour ce court métrage éloquent, il a revisité l’histoire de la Fédération à l’aide d’archives et d’interviews avec les fondateurs, dont Claude Lavallée et Gilles Parent. Il y a évidemment interviewé sa grand-mère, qui souligne avec conviction le rôle de la Fédération dans le développement et l’appréciation des sports de montagne, été comme hiver. Elle croit bien être parvenue à intéresser les filles à ces sports qui lui ont apporté tant de plaisir et de joie profonde. On profita de la célébration de cet anniversaire pour rendre hommage à Thérèse Dumesnil, qui fut un temps vice-présidente de cette association et la seule femme au conseil d’administration.
Femme résolue, persistante, aux solides convictions, impliquée au Comité de parents d’école, au Cercle éducatif et culturel, pour la défense et la protection d’espaces naturels dont le parc Val-David–Val-Morin, initiatrice de la chorale, Thérèse Dumesnil laissera un legs important d’engagement dans notre communauté. Selon elle, tous les grands espaces naturels, les montagnes et autres lieux qu’on s’efforce de protéger, en privé ou en public, sont les poumons de notre village, de notre terre. La nature qui l’émerveille et la sollicite constamment demeure encore et toujours sa plus grande richesse.
À voir : 50 ans c’est jeune, le film de Mathias Arroyo-Bégin https://www.facebook.com/FQMEescalade/videos/3475766759101603




