Maison Actualité Estelle – conte de Noël confiné

Estelle – conte de Noël confiné

Michel-Pierre Sarrazin

Estelle ferma les yeux et fit un vœu : pour Noël, elle voulait tellement de choses! Le plus difficile était de choisir. Mais maman avait dit, pendant qu’elle lui brossait doucement les cheveux hier soir, qu’il fallait apprendre à mettre de l’ordre dans ses désirs. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire?

Mis à part le catalogue de la boutique Griffon où les filles avaient absolument TOUT choisi, Estelle aurait voulu recevoir, par ordre de ses désirs : des articles pour compléter son kit de couture, quelques poupées LOL, des Lego, des petits romans, des ensembles d’artisanat, un abonnement à la revue J’aime lire

Sa petite sœur Maya, plus raisonnable, elle, mourait d’envie d’avoir un bureau pour sa chambre, des livres de Robert Munsch, des Transformers, une voiture téléguidée, de la pâte à modeler… enfin, pas si raisonnable que ça, finalement.

Le père Noël (autrement dit, papa) ne pouvait pas acheter tous les jouets du magasin. Même s’il en était le propriétaire. Il fallait en laisser pour les autres. Et surtout, il fallait être raisonnable.

Cela dit, Estelle, en revisitant mentalement sa liste de cadeaux, se dit que le plus raisonnable de ses désirs était aussi le plus secret. Celui d’avoir… un petit frère! Un vrai beau bébé tout neuf, avec les yeux bleus, ou noisette, ou gris, en tout cas, un vrai fortillon qui babille et donne des coups de poings dans le vide en bavant sur son menton. Bien entendu, il allait falloir demander ça à papa. Et attendre jusqu’à l’été…

Estelle ouvrit les yeux et regarda par la fenêtre. Durant la nuit, tout avait changé. Les parterres jaunes et les champs échevelés avaient été remplacés par une nappe blanche sans un pli. Un écureuil noir comme le bitume sautait là-dessus à pieds joints, créant une broderie au petit point sur la neige. Ça avait quelque chose d’un peu magique, ce paysage de montagnes, familier, qui passait de la couleur caramel au noir et blanc, d’un coup de baguette céleste, en une nuit.

Est-ce que papa, cette année, allait faire un arbre de Noël dehors? Avec les lumières de l’année dernière? On pourrait y mettre de grosses boules rouges, argent et bleues, les incassables! Parce que, maman avait expliqué ça, au souper, en mangeant du pâté chinois, il fallait être rai-son-na-ble, à cause de la pandémie. Ne pas trop dépenser. Le magasin de jouets de papa était pratiquement désert…

C’est sûr, pour Noël, il allait y avoir une petite ruée de clients, mais il fallait faire bien attention, ne pas gaspiller les sous gagnés, prendre son mal en patience. L’hiver sera long, avait dit papa. Alors, oui, on va fêter Noël, mais on va faire attention de ne pas trop dépenser. De ne pas trop se coller, non plus. De respecter les instructions du M. Legault qui parle à la télé, avec un masque. Va falloir être patients.

Comme disait grand-mère : ma petite étoile qui brille, dans la vie, la chose la plus importante, c’est la patience. Estelle hochait la tête et regardait ses ongles peints bleu nuit. La patience, c’était comme de peser sur le frein du vélo et pédaler en même temps. Pas drôle.

Pourtant, de la patience, Estelle en avait tout plein, quand elle le voulait. Quand elle dessinait, par exemple. Elle pouvait faire beaucoup mieux que des maisonnettes à petits carreaux, des arbres en suçons et des nuages en boules. Elle pouvait inventer des images.

Quand elle avait reçu en cadeau, à son anniversaire de six ans, son premier jeu complet de crayons de couleur avec son premier cahier à dessin, elle avait tout de suite su que truc-là, ça n’était pas des pinottes. Ça pouvait ouvrir des portes, en dedans.

Depuis, quand tout le monde dans la maison était occupé, Estelle ouvrait les portes secrètes.

Estelle écoutait un instant les bruits de la maison. Maman était à la cuisine, à bardasser les chaudrons que papa avait mal nettoyés au souper. Papa? Parti au magasin. Maya dans le bain, à barboter avec son petit canard jaune et sa tortue verte et rouge. Estelle se penchait aussi à la fenêtre : madame Parenteau n’était pas chez elle, son rideau jaune pipi était tiré. Madame Parenteau! La voisine, scotchée sur sa fenêtre et qui regardait toujours Estelle les sourcils froncés. Même quand Clara, Olivia, Camille, Charlotte, Rosalie, Béatrice et Estelle faisaient chacune leur bonhomme de neige dans la cour, à deux mètres de distance l’une de l’autre! Madame Parenteau surveillait!

Dans son cahier de dessin, Madame Parenteau s’appelle Elphaba et son nez crochu est aussi long que son chapeau pointu.

Et pendant que le jour décline et que le village devient bleu et noir, Estelle sort son cahier de sous son matelas. Elle s’installe avec son paquet de crayons à la petite table dans le coin de sa chambre, avec sa lampe grenouille allumée. Elle ouvre son cahier.

Les vingt et une premières pages sont remplies de marmousets qui bondissent et grimacent; de djinns rigolos qui sautillent, de feux-follets opalescents, de furoles qui pétillent au-dessus de la neige comme des lucioles, de dracs-dragons nouveau-nés qui rigolent, plongés dans un plat de guimauves mauve du genre marshmallow, de poulpiquets à cornes en costume breton à bretelles, d’efrits qui marchent de côté et sourient tout le temps, de kobolds aux oreilles longues et pointues, avec leur petit bedon mauve qui scintille la nuit, de goguelins échappés de la cale d’un ancien navire à voiles et qui roulent et qui tanguent sur le quai dans leurs manteaux de strass, de mutins qui taquinent les drows qui ne portent pas de masque et font peur à tout le monde. Et ainsi de suite. Une vraie panoplie. Des pages pleines de créatures colorées et bondissantes, inventées, mais bien réelles, dans le cahier d’Estelle. Elle tourne la page.

Tout est blanc, blanc comme neige. Estelle voit, en se concentrant bien sur le centre de la page, en étant ter-ri-ble-ment patiente, une petite ouverture. Sur le mur rose, l’horloge-chat, avec des yeux qui vont chaque seconde de gauche à droite, de droite à gauche, fait tic, fait tac.

Estelle pointe son crayon et attend. Et la petite ouverture, oh, minuscule, pas plus grande qu’un poil de barbe de freluquet, commence à s’ouvrir. C’est par là, par cette porte imaginaire, qu’elle peut entrer dans le monde de l’invention, en utilisant la pointe de son crayon à dessin pour se frayer un passage.

Elle place la pointe doucement sur le papier, ferme encore un instant les yeux, et prononce les paroles magiques : Papisa-écapasdé-sacapadec-sara. Ce qui veut dire, tout simplement : Pas de pinottes sans écales, pas d’écales sans cacahouètes, pas de cacahouètes sans arachides.

Naturellement, Estelle sait parfaitement qu’il faut être ab-so-lu-ment seule pour que ça fonctionne. Pour que sa feuille de papier à dessin se mette à luire doucement, et que son crayon se mette à vibrer dans sa main, prêt à dessiner ses rêves les plus fous.

Estelle sait aussi que son vœu le plus cher va réaliser. Car elle l’a vu dans les yeux de papa ce matin. Il souriait, il y avait cette petite lumière pétillante dans ses yeux, pendant qu’il regardait maman retourner les crêpes.

Estelle peut dessiner, maintenant. Elle dessine un bébé joufflu. Et à mesure que ce petit bonhomme apparaît, elle sait qu’il s’appellera Noël.

 

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