
Marcel Kretz
- Cela faisait une semaine que nous étions à la Brèche de La Meije[1], dans le Massif de l’Oisans, entre le petit village de La Bérarde et La Grave, dans les Hautes-Alpes.
Nous préparions la traversée du col de La Meije, pour tout le 27e Bataillon de Chasseurs alpins[2]. Nous vivions à plus de 3 000 mètres d’altitude depuis une semaine. Après les étables et les tentes, nous logions maintenant dans le refuge bondé d’alpinistes. Et dans nos sacs à dos s’empilaient les cordes, les crampons, les anneaux, les marteaux et tout notre ravitaillement pour dix jours. Loin, la soupe aux pois cassés, loin aussi le boudin, loin même le pain. Mais il y avait des biscuits durs comme les roches qui nous entouraient et du « singe », cette espèce de bœuf salé en conserve qu’on appelait « cornbeef ».

Caché au fond de mon sac, j’avais toujours un oignon ou deux. Il m’arrivait aussi d’emporter un peu de vinaigrette, et ce jour-là, ces modestes ingrédients transformèrent mon « singe » en une salade de viande très acceptable qui me rappela un peu celle que ma mère faisait avec des restants de bœuf bouilli, pour mon casse-croûte, lorsque j’allais à la cueillette de framboises dans les Vosges, à bicyclette…
Et maintenant, chacun de nous s’affairait avec sa gamelle, dans une splendeur de roc et de glace, le visage séché par le vent. Et peut-être chacun de nous, tout en prenant ce repas frugal dans le respect et le silence, remerciait-il le Seigneur qui, vu l’altitude, devait être un peu plus proche.
Et le lendemain, alors que notre matériel était en place, cordes posées, les éclaireurs postés aux points névralgiques pour bien guider nos chasseurs qui ne tarderaient pas à monter du village de La Bérarde, en une longue file, un sentiment de satisfaction nous envahit.
En effet, tout se déroulait comme prévu. Aucune chute de pierres, pas de dérapage de chasseurs, aucun incident. Et il faisait beau.
Nous avons reçu des félicitations du commandant du Bataillon. Puis, nous avons plié bagage et laissé derrière nous ces magnifiques montagnes, non sans un brin de nostalgie.
Mais consolation, d’autres affectations nous attendaient, comme Chamonix, l’École de Haute Montagne, le Glacier de l’Améthyste et la Petite Aiguille verte. Et nous allions continuer à évoluer dans la splendeur des hautes montagnes, à préparer le terrain pour les fantassins, et à rêver des bons repas de nos mères.
[1] La Meije, « l’Aiguille du Midi », dans le département des Hautes-Alpes et de l’Isère, fait 3 983 m au sommet de son Grand Pic. Le soleil passe directement au-dessus à midi, d’où son nom.
[2] Depuis 1888, les chasseurs alpins sont des fantassins de l’Armée de terre française spécialement entraînés pour le combat en milieu montagneux.




