Maison Choix de la rédaction Septembre 1939 : De l’ombre vers la lumière

Septembre 1939 : De l’ombre vers la lumière

Marcel Kretz

Le grand chef qui a fait vivre à La Sapinière ses plus belles heures de gloire gastronomiques nous propose cette année, à l’occasion du centenaire de Val-David, d’ouvrir ses carnets de notes personnels. À plus de 90 ans, M. Kretz nous raconte simplement une vie bien remplie, avec la verve d’un véritable écrivain. Profitons encore un peu de son talent en remontant le temps avec lui.

 

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Comme il existait un pacte d’assistance mutuelle entre la France, l’Angleterre et la Pologne, ces dernières déclarèrent la guerre à l’Allemagne. Ce fut le début du plus grand carnage de l’histoire moderne.

Ce matin-là, mon père est allé à la pêche sur le Rhin, à Seltz, en train. Cette commune est située dans le Bas-Rhin, en Alsace du côté français. C’était un des lieux de pêche préférés de mon père. Maman et moi devions le rejoindre, en train aussi, un peu plus tard. Mais une fois à Seltz, personne ne descendit du train. On apprit que la France et l’Angleterre venaient de déclarer la guerre à l’Allemagne. Mon père était déjà reparti. Partout, dans les fossés, on voyait des soldats prêts au combat. De l’autre côté du Rhin, en Allemagne, on entendait les bétonnières rugir pour donner les dernières touches à la ligne de défense allemande, baptisée « Siegfried ».

Plus de pêche sur le Rhin. Tous les villages et villes situés à 6-10 kilomètres du Rhin sont vidés de leurs populations, évacuées en Dordogne, en Savoie, à Bordeaux et un peu partout en France.

Avec mon père qui est alors à l’emploi de la SNCF, nous sommes déplacés à Paris. Je ne sais plus ce qui est arrivé à nos petits animaux, poules, lapins, canards. Muté à la gare de l’est, après l’entrée des Allemands à Paris, mon père, en plus de son travail régulier de contrôleur technique, devient aussi interprète au service de ses nouveaux supérieurs allemands, car il est parfaitement bilingue, autant à l’écrit qu’à l’oral. Ce poste lui sera d’ailleurs reproché à la fin de la guerre, si bien qu’il perdit son emploi.

À Paris, nous logions chez tante Marthe, la sœur de Papa. C’était rue de l’Argonne, coin avenue de Flandre, près de la porte de la Villette, dans le 19e arrondissement. J’allais à l’école rue Barbanègre, j’avais 8-9 ans, j’étais « boche » mais premier de classe. J’allais seul à l’épicerie, juste en face, pour les denrées essentielles et j’accompagnais maman pour les autres courses, le français de ma mère étant très approximatif. La boulangerie était sur le coin de la rue. Le canal Saint-Martin n’était pas loin et c’est là que je pêchais des écrevisses trop petites pour être gardées. La butte Chaumont, toute proche aussi, était aussi un de mes terrains de jeu.

Une nuit, brutalement, et tout le lendemain, on se remit à entendre le grondement de l’artillerie. La nuit suivante, ce fut le grondement de motorisés avenue de Flandre, puis le pas cadencé des troupes à pied. Le matin, je suis allé voir ce qui se passait. Il y avait déjà quelques personnes adossées aux murs des maisons et sur le seuil des portes, tous avaient peur, car les journaux avaient décrit les soldats allemands comme barbares et sanguinaires. Et voilà qu’ils entraient dans Paris, ordonnés, disciplinés, propres, marchantd’un pas normal. Peu à peu, les curieux s’approchaient, au bout des trottoirs, ou durant les pauses, et quelques soldats parlaient le français. On discutait, on essayait d’échanger. Comme je parlais et comprenais l’allemand, on me demandait si je pouvais aller chercher du « chokolade » à la boulangerie en face. On me tendait l’argent et je m’exécutais. Pour moi, c’était tout un évènement que je n’allais jamais oublier.

Un dimanche, un officier allemand qui connaissait mon père par son travail nous a fait visiter, avec son véhicule de service, quelques faubourgs de Paris. Les vestiges des combats récents étaient encore très visibles. J’ai été horrifié de voir deux chars français détruits dans lesquels il y avait encore des corps calcinés. Ce sont des souvenirs tristes et lugubres.

Puis au printemps 1940, après l’Armistice, c’était le retour en Alsace en train. À chaque arrêt, dans les villes de Bar-le-Duc, Nancy, tout au long du trajet, il y avait des groupes qui nous accueillaient avec de la musique et des chants nationalistes, qui nous offraient à boire, qui nous proposaient une collation de schmalzstollen, cette tartine de pain noir garnie de gras de porc fondu et salé, une spécialité allemande rustique.

Et voilà que commençait un autre chapitre de notre vie. Nous étions loin de nous douter que nous serions aux premières loges d’une guerre impitoyable.