
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
[la nesesite ɛ mɛʀ də lɛ̃vɑ̃sjɔ̃]
Les symboles de la première ligne vous sont-ils familiers? Vous les reconnaissez? Les avez-vous appris à l’école? N’évoquent-ils pas l’odeur de la craie et les talons de la maîtresse qui claquent sur le plancher de bois, la porte de la classe percée d’une fenêtre dont la poignée en fer tourne mal et qui grince sur ses gonds quand le directeur vient faire son tour? (L’odeur de la craie? La poignée en fer? Personne n’avait envie de couper ce passage farci de clichés?)
Je n’ai pas coupé ce passage parce que je nostalgisais. Du verbe nostalgésir : gésir dans la nostalgie, ou remonter dans les souvenirs scolaires de l’autrice de ces lignes. Le verbe n’existe qu’ici, maintenant. Donc oui, je nostalgis. Je repense à un passé quasi [kazi] révolu. Car sans l’être totalement, il l’est un peu.
En effet, ces petits symboles, tirés de l’Alphabet phonétique international (API), sont moins utiles de nos jours, malheureusement. Google, ce monstre de connaissances (l’inviteriez-vous à souper, vous?), nous offre (très souvent, pas toujours, mais souvent), la prononciation des mots à voix haute et parfois suave.
Vous voulez briller en société mais ne savez comment prononcer joaillerie? Demandez-le-lui. Le robot (une femme, me semble-t-il… une robote?) détachera gracieusement chaque syllabe : jo-aille-ri. Presque un susurrement.
Alors à quoi bon? À quoi bon avoir appris l’API? Je ne sais pas… peut-être en cas de panne d’Internet…
Justement. Internet n’existait pas lorsque Paul Passy (professeur et linguiste français né en 1859 et décédé en 1940) a commencé à réfléchir à une façon de transcrire les mots au moyen des sons. Dans ses mémoires, intitulés Souvenirs d’un socialiste chrétien, il écrit : « Je m’intéressais à observer les ressemblances entre certains sons, à les assembler, à les classer, à chercher même à les représenter d’une manière rationnelle. Vers 15 ou 16 ans, j’avais déjà inventé un “alphabet phonétique”, bien entendu très imparfait. En enseignant l’anglais, j’éprouvais naturellement une très grande difficulté à obtenir de mes élèves une prononciation à peu près admissible. L’idée me vint de leur faire étudier des textes transcrits phonétiquement. Je préparai de tels textes, en une transcription très grossière, même fautive sous bien des rapports. J’obtins pourtant une prononciation beaucoup meilleure, et de toute manière, des résultats encourageants » (Paul Passy, Souvenirs d’un socialiste chrétien, Issy-les-Moulineaux, Éditions « Je sers », 1930, p. 71)[i].
C’est ainsi que Passy, avec le concours d’autres linguistes intéressés par la phonétique, mettra au point l’Alphabet phonétique international. Autrement dit, l’écriture au son. Je cite Passy une seconde fois : « Mes études m’avaient souvent montré combien défectueuse est la représentation du langage par les orthographes courantes. Je m’indignais de l’absurdité qu’il y a par exemple à employer une même lettre c pour représenter deux sons aussi différents que ceux de car et de cent, et par contre à représenter le même son par trois lettres différentes dans car, quand, képi […] » (idem).
Encore aujourd’hui, on trouve ces symboles dans le dictionnaire, tout juste à droite de la vedette. Il m’arrive souvent de m’en servir.
Comment dit-on transi, est-ce tranci ou tranzi? C’est tranzi, comme transition.
Et l’et cætera, se prononce-t-il ettecétéra ou ettechétéra? Antidote acceptent les deux, mais la Banque de dépannage linguistique rejette le ché.
Au verbe abasourdir, le Robert donne deux variantes phonétiques, abassourdir, sur le modèle d’assourdir, et abazourdir. Za zurprend, non?
Dans l’adjectif automnal, le m est-il prononcé? Tout dépend de la source consultée. Usito, Robert et Larousse suggèrent la prononciation otonal, tandis qu’Antidote propose les deux, otomennal et otonal. L’hiver a franchi nos portes, alors qu’importe.
Quant à dégingandé, ce serait déjingandé et non déguingandé. Je ne dis jamais ça.
La liste pourrait s’allonger tant l’orthographe peut être trompeuse : gageure (se prononce [gajure]), quadrupède (peut se dire [ka] ou [kwadrupède]), second (se prononce [segond]), et taon (c’est [ton]), mais paon (c’est [pan], pas [pon], papon papon).
La première ligne de cette chronique disait que, à l’instar du parcours de Paul Passy, la nécessité est mère de l’invention. De l’invention, oui, pas de l’évasion. À moins d’être prisonnier de l’orthographe…
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[i] Les mémoires de Passy sont accessibles gratuitement sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.




