Maison Actualité Souvenirs – Une victorienne plus que centenaire : La maison de la famille Aird...

Souvenirs – Une victorienne plus que centenaire : La maison de la famille Aird de 1921-1949

Jocelyne Aird-Bélanger

Alexandre Aird (1877-1949) décida en 1921 d’aller habiter à la campagne, le plus proche possible au nord de Montréal, pour favoriser la santé de ses 9 enfants. Il a alors acheté une grande demeure ancestrale sur le bord de la rivière des Prairies, la dernière maison au bord de l’eau, au 10853, rue Saint-Hubert. Vaste maison victorienne agrémentée d’une tour en bois avec de grands terrains tout autour, cette résidence aurait été érigée à la fin du 19e siècle par un militaire anglais.

Un de ses fils, André (1914-2003), a rédigé quelques souvenirs de son enfance dans cette belle demeure :

André et Joseph Aird, 1920

« La maison était entourée d’arbres magnifiques entre autres, dix-huit beaux pommiers de toutes variétés. On y trouvait aussi des tulipes de toutes les couleurs, des jaunes, des rouges, des blanches; du muguet qui courait le long de la clôture latérale, des légumes, de belles grosses tomates, et quoi encore, des lilas, roses, blancs, violets; des mûres pour faire de la confiture; des framboises, de la rhubarbe, enfin un jardin magnifique. Au printemps, en revenant de l’école, nous circulions sous les pommiers en fleurs. Quels souvenirs et comme ça sentait bon! Ça bouillait, ça chantait, ça bourdonnait sous les arbres. C’était le paradis de mon enfance!

« Au sous-sol de cette magnifique demeure, il y avait une cave secrète cloisonnée; la légende raconte qu’un certain propriétaire y avait aménagé un alambic. Ma mère, cuisinière experte, préparait une multitude de bonnes confitures qu’elle conservait dans cet autre entrepôt maintenu à une température constante. Le carré de charbon contenait au moins 20 tonnes de charbon qu’il fallait manipuler à la pelle, traverser toute la cave, pour alimenter la fournaise à l’eau chaude. Cette maison avait une chambre de toilette avec un très ancien bain avec un bouchon d’écoulement à même la paroi verticale et un seul lavabo pour les huit chambres… L’ancienne maison du cocher, où l’on gardait antérieurement des chevaux, fut convertie en garage pour quatre automobiles par mon père, commerçant prospère, marchand de bois en gros, qui voyageait beaucoup. Tous les printemps, il partait voir les coupes de bois aux quatre coins de la province. Souvent nous avions le plaisir de l’accompagner chacun notre tour…

« Sur le côté ouest de la propriété, sur un terrain vacant, mon père décida de construire un beau tennis, complètement clôturé avec éclairage électrique. Des lampes installées de chaque côté avec des abat-jour qui rabattaient la lumière… À cette époque, Ahuntsic hébergeait une cinquantaine de terrains de tennis partout, même qu’un jour, il y a eu le tournoi de la coupe Davis! Quand l’hiver était là, le tennis se transformait en patinoire. Nous étions les seuls à en avoir une éclairée dans Ahuntsic et les voisins venaient y patiner et jouer au hockey.

« Deux ormes immenses garnissaient la façade du terrain le long de la rue Stanley Park. Mon père prétendait que ces deux arbres avaient été plantés avec l’arrivée de Christophe Colomb. Ils mesuraient près de trois ou quatre pieds de diamètre au niveau de la souche et les deux s’enlaçaient pour former une superbe tête. Malheureusement ils moururent de la maladie dite “hollandaise”. Du pont Viau, leur tête dominait tout le paysage environnant. C’était notre point de repère… »

Blanche et Alexandre Aird, 1940

Alexandre Aird était de la troisième génération d’une famille d’Écossais qui avait émigré au Québec en 1831. Son père, James Aird s’était converti au catholicisme et avait épousé une Canadienne française, comme le firent également la plupart de ses descendants. Catholique, donc, Alexandre Aird a été marguillier en chef (syndic) de l’église Ste-Madeleine-Sophie-Barat. Sa photographie et celles de quelques-uns de ses petits-enfants ont été mises dans un tube de métal, enfoui dans la pierre angulaire de cette église, tel que ça se fait dans toutes les nouvelles églises, semble-t-il. Lors de son déménagement au bord de la rivière, il n’y avait pas grand-monde au bout de la rue Saint-Hubert à Ahuntsic en ce temps-là. On dit même qu’à l’arrivée de la grosse famille Aird, la laiterie J.J.Joubert aurait décidé de commencer sa livraison de lait à domicile… Lors de l’installation des Aird sur ce qui est aujourd’hui l’avenue Park Stanley, le terrain devant leur résidence donnait directement sur la rivière; ce n’était pas un parc tel qu’on le connaît maintenant. À son arrivée, avant la construction du barrage bâti sur la rivière des Prairies en 1928, la famille y avait même un petit quai – avec chaloupe et bateau à voile. Cette maison, au bord de l’eau, avait été construite en pleine campagne pour des Anglais qui venaient en villégiature l’été à Back River, comme cela se nommait alors. Il y a donc des Aird à Ahuntsic depuis 100 ans cette année puisqu’on y trouve encore quelques descendants de cette famille arrivée dans le quartier en 1921 ainsi que la Bijouterie Aird, sur la rue Fleury, qui célèbre ses 75 ans cet automne.

Au décès d’Alexandre Aird en 1949, la maison fut vendue aux Sœurs de Saint-François, qui y ont ouvert une école primaire où un de mes cousins est allé comme pensionnaire en 1949-50. Elles avaient aménagé une maternelle au-dessus du garage et cultivé le beau tennis en terre battue. En 1979, le Centre Zen de Montréal s’y installa et continue sa mission tout en préservant cette demeure unique, même s’il a dû se départir un jour de deux terrains sur la rue Saint-Hubert pour assurer la survie du Centre.

Je garde de la maison de mes grands-parents, que j’ai dû voir pour la première fois il y a plus de 70 ans, un souvenir de fleurs aussi hautes que moi, d’une tourelle mystérieuse, d’une sorte de magie lointaine baignée de verdure. Je tiens à remercier les membres de ma famille, mes cousins et cousines qui ont partagé leurs souvenirs de ce lieu avec moi. Je suis particulièrement reconnaissante envers mon père André, décédé à 88 ans en 2003, d’avoir rédigé pour ses 7 enfants, une histoire du « paradis de son enfance » dans cette maison qui garde encore aujourd’hui ses secrets et sa beauté champêtre.

 

 

_______________

Note : Cet article est d’abord paru dans la Dixième édition du Bulletin de la Société d’histoire d’Ahuntsic Cartierville, « Au fil d’Ahuntsic, Bordeaux et Cartierville », en novembre 2021.