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Avec l’âge

Éditorial :

Michel-Pierre Sarrazin

 

Avec l’âge, on n’a plus envie de parler pour ne rien dire. On redevient comme l’enfant qui sent dans tout son être que chaque jour où on est encore là est un miracle, un mirage, une curiosité. On s’étonne de n’être plus attaché à rien, alors qu’un rien nous bouleverse, comme la main potelée d’un bébé ou la soudaine plongée d’un rayon de soleil sur un hortensia en fleurs. On se rend compte aussi qu’on n’a pas vu le temps passer, ce sacré voleur, comme dit la chanson, et le regard des jeunes sur nous nous traverse comme une flèche de glace. Une petite consolation nous vient quand on se rend compte que la beauté de la jeunesse est un piège, si nous n’avons pas appris à voir la grâce et la dignité dans ce qui a vécu plus que nous. En prenant de l’âge, on prend du recul. On a parfois honte d’être si lent quand tout va si vite, c’est pourquoi on aime regarder des films où on voit des gens prendre le temps de vivre, ailleurs comme ici.

 

Le plus étrange phénomène est ce carrousel de la mémoire, qui fait revenir à l’impromptu des moments lointains plus vifs que les plus proches, parfois. Cela cultive chez nous le sentiment qu’on est encore jeune d’esprit et que le corps est un triste serviteur de nos désirs. Nous ne lui en demandons pas tant, que de ne pas nous laisser tomber, sans nous signaler, au moins, avec un peu de douleur bien avant la souffrance, les organes qui abandonnent la lutte. Tout, pensons-nous, peut être réparé, pour peu qu’on le sache à temps et qu’on ait la chance d’avoir un médecin pour ami. N’importe, nous apprenons à arrêter ce que nous croyons nuisible à notre santé, à nous adonner à ce qui augmente notre résistance et notre certitude d’avoir le contrôle sur nous-mêmes. Avoir de l’expérience, nous le savons désormais, consiste à avoir appris de ses erreurs et à savoir se servir du bon sens plutôt que de l’enthousiasme.

Avec l’âge, nous préférons l’ordre au désordre, les certitudes aux hypothèses, les réserves en cas de besoin, le neuf au vieux, sauf si le vieux nous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, comme dit l’autre chanson.

Si nous entendons moins bien quand il y a du bruit, nous surprenons parfois le chant d’un oiseau assez loin dans la forêt ou le gargouillis d’un ruisseau qui parle du printemps, cette nouvelle jeunesse du monde, qui est une sorte d’éternité consensuelle, cadeau de notre système solaire, malgré notre indifférence aux astres, sinon à ceux qui prédisent l’avenir.

Lorsque nous pensons à nos amours et à nos amis disparus, ils réapparaissent dans notre souvenir, dans leurs plus beaux atours, pour peu que nous les ayons vraiment aimés. Mais de l’amour, nous ne savons rien, ou si peu que nous continuons jusqu’au bout à le chercher dans les autres, par le regard qu’ils posent sur nous, par le geste qu’ils font pour nous témoigner un peu d’estime. Mais de la mort, nous ne savons rien, ou si peu qu’en réalité nous n’avons que la vie comme repère pour ne pas nous perdre dans le désert des pensées sauvages. Avec l’âge, nous sommes comme les amants aux premiers jours : toujours prêts à jouir des splendeurs de l’instant, qu’il s’agisse d’un bon vin, d’une belle musique, d’un tableau de maître, ou de tout ce qui témoigne de l’éternité de ce qui est vivant et dont, pour quelques mystérieuses raisons, nous savons avec certitude que nous sommes une maille dans le tricot du temps.

Avec le temps, nous apprenons ce que seul l’âge nous permet de comprendre : aucune ambition, aucune passion, aucune mission sur terre n’est plus nécessaire que l’amour des autres. Sans quoi rien de ce qui a été, est ou sera n’aura servi à nous distinguer des pierres dans les champs et des cailloux du chemin.