
Lettre ouverte
Gabrielle Messier
Dans deux mois, mon amie devra partir de chez elle.
Quitter son cocon modeste, mais douillet. Pour aller où? Vous savez, vous, où aller quand le marché du cocon s’emballe, qu’on perd des plumes à chaque déménagement, que des oiseaux de malheur nous prédisent des courbes encore et toujours ascendantes en matière de loyer?
Voilà pourquoi, quand vient le temps de dénouer les cordons de la bourse, la gorge se noue. On doit payer pas mal plus pour obtenir pas mal moins. Le chouette 4 ½ se métamorphose en studio, et voilà qu’on se déleste de l’utile comme de l’agréable. Qu’on se serre la ceinture alors que gonfle la facture.
Par les temps qui courent, plusieurs locataires se voient menacés par une injonction de quitter les lieux. Rénovations, rénovictions, reprise de possession, et autres malédictions. De quoi rendre dingue. Et par ces mêmes temps qui ne peuvent s’empêcher de courir, on se retrouve vite au bord du gouffre. Gare à celui qui vous presse d’allonger le pas.
***
Elle a beau chercher, mon amie, rien en vue. Ni soleil qui poudroie ni herbe qui verdoie.
C’est la famine dans les petites annonces des journaux. Devant les maisons, nul panneau n’affiche « 3 ½ à louer ». Sur Internet comme sur tout autre Kijiji de ce monde, rien non plus. Rien de raisonnable en tout cas. Bien sûr, si vous acceptez d’investir les deux tiers de votre revenu pour vous loger, les offres abondent. Vous devrez cependant, de cette façon, sacrifier l’épicerie dès la moitié du mois, si ce n’est avant.
Chaque matin, avant même de déjeuner, et ce n’est pas pour se mettre en appétit, on redémarre la machine. D’un site à l’autre, on agite la souris, en risquant la chute dans des trappes frauduleuses. On gambade virtuellement d’un babillard à une agence, mais rien de concluant. Puis, on se dit qu’on devrait aller prendre l’air un peu, histoire de se rafraîchir les neurones échauffés par l’écran. On en oublie le repas quand on a des pensées indigestes plein le cerveau.
***
Mais elle est persévérante, mon amie. La voilà qui relève la tête, hâte le pas, respirant goulûment la brise vivifiante des petits matins d’avril. Elle traverse le ponceau désert. En contrebas, les derniers îlots de glace tremblent sous la hardiesse des flots. La rivière bouscule tout. Crève aussi les nuages noirs de la pensée.
Puis elle rentre, l’amie. Ragaillardie. Elle a faim. Faim et soif de vivre.
Elle sait bien qu’au bout de ses peines, elle finira par trouver.
Note : On garde espoir en canalisant nos recherches autour de nous. Le bouche-à-oreille, la solidarité des amis, l’entraide d’une communauté tissée serrée peuvent mener à des résultats plus concluants que bien des investigations virtuelles. Vous avez un tuyau? Communiquez avec moi par le truchement de la rédaction du journal redaction@ski-se-dit.info ou directement à gabier052@gmail.com.




