Maison Actualité Coup de plume : Coquilles aux tomates

Coup de plume : Coquilles aux tomates

Judith Lavoie

Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

 

Le correcteur automatique de mon téléphone intelligent fait souvent des erreurs à ma place. Il m’arrive de le laisser faire. La chose est connue. Vous voulez dire à votre oncle : Salut Paul, tu me manques, mais le téléphone écrit : Salopard, tu me mens. Les chicanes de famille qui peuvent en découler sont potentiellement irréversibles. Vous devrez peut-être dire au revoir à l’héritage de mononcle Paul. Les maladresses du correcteur automatique sont en effet bien connues, presque banales. Je n’invente rien.

Mais avouez que ça fait du bien. Ça fait du bien de s’en moquer (des fautes, je veux dire), de n’en avoir cure, d’en faire fi. On écrit comme ça vient. Trois « l » (trois ailes) à appellle (on est sûr qu’il ne va pas en manquer), pas de majuscules à val-david (moi, si j’avais un village à mon nom, je ne m’offusquerais pas de l’oubli passager des capitales), pas d’accent à ecureuil (ça lui donne un p’tit air vénérable, trouvez pas?), deux « p » à applaudir (ça en prend toujours deux, vous allez me dire… je n’ai jamais dit le contraire), un « k » à entéka (dieu égyptien découvert en l’an mil dans un sarcophage en mélamine, Mélamine a soif, donnez-lui de l’eau, ooooh oh oh, chante l’épastrouillante Klo Pelgag).

Le temps qu’on perd à se reprendre, à corriger ces petites coquilles aux tomates (automatiques), à reformuler les horreurs (les erreurs) que la machine fabrique. Ce temps précieux comme de l’argent (le temps, c’est de l’argent) pourrait servir à mille autres choses : marcher dans le bois, marcher dans le bois, marcher dans…

Le hic, c’est qu’on a peur. Peur du jugement des autres. Car un jugement, ça peut faire très mal. C’est ainsi que pour éviter le jugement, on corrige la faute.

Tout ça me fait penser à Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, deux enseignants et linguistes de formation, qui ont commis un ouvrage (c’est cliché de l’écrire, mais dans leur cas, ça s’applique), qui ont commis, donc, un ouvrage particulièrement irrévérencieux (je voulais écrire baveux, mais le correcteur l’a censuré) dans lequel ils remettent en cause diverses « vérités » sur la langue française : son supposé déclin (ils prouvent que le français se porte très bien), sa prétendue beauté (aucune langue ne serait plus ou moins belle qu’une autre), le caractère censément logique de son orthographe…

L’ouvrage, paru en 2020 aux Éditions Le Robert, a pour titre Le français n’existe pas. Un titre pour le moins énigmatique. C’est en lisant la très belle conclusion du livre, où les auteurs déclarent leur amour (littéralement) à toutes les personnes qui les ont inspirés et aidés dans leur projet (notamment Muriel Gilbert et Nina Catach, dont j’ai déjà parlé dans ces pages), que j’ai compris. Je les cite : « Une déclaration d’amour enfin à Roland Barthes, qui nous a montré qu’on peut “tricher la langue” et qu’en dehors de ce que vous en faites, le français n’existe pas » (p. 149).

 

Revenons au jugement (dernier?) et à la faute (originelle?). Hoedt et Piron écrivent : « Dans la petite ville de Hannut, en Belgique, une habitante se plaignait qu’à l’école, son fils était devenu le “bouc hémisphère” de sa classe. Elle éveillait les moqueries et tout le monde se racontait cette histoire avec beaucoup de condescendance » (p. 55-56).

Hoedt et Piron dénoncent et même condamnent cette supériorité (une forme d’élitisme) que certaines personnes s’accordent face aux erreurs de français commises par les autres. (Je partage leur avis, mais vous le saviez déjà.)

Nul ne mérite jamais d’être stigmatisé pour une faute de langue, qu’elle relève du correcteur automatique, d’une méconnaissance des règles, d’une difficulté d’apprentissage ou d’un simple oubli.