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Les communautés juives de Val-David au début du XXe siècle : de l’agriculture au tourisme en passant par la tuberculose…

Le sanatorium, où on traite les « fils d’Israël frappés par la peste blanche », vers 1912; in Album historique publié à l’occasion des fêtes du cinquantenaire de la paroisse de Sainte-Agathe-des-Monts, 1861-1912, Sainte-Agathe-des-Monts, 1912.

Album souvenir :

Paul Carle et Michel Allard, historiens[1]

 

Depuis près de 120 ans, la communauté juive accompagne la société majoritairement francophone catholique de Val-David. En fait, on ne peut pas parler de « la » communauté juive mais bien « des » communautés juives. Des groupes différents, des projets différents, des croyances différentes nous ont côtoyés au cours des époques. Leur histoire date d’avant même que nous devenions une municipalité, quand nous faisions partie de la ville actuelle de Sainte-Agathe.

 

Les juifs au Québec et à Montréal

Les premiers juifs arrivent à Montréal avec les armées britanniques après la Conquête. Ce sont essentiellement des marchands qui s’installent à Montréal (même si certains s’établissent à Trois-Rivières ou à Québec). En 1777, la communauté inaugure, au coin des rues Notre-Dame et de Saint-Laurent, dans le Vieux-Montréal, une première synagogue de rite séfarade. La communauté s’agrandit lentement. Elle ne compte pas plus de 500 personnes cent ans plus tard.

La communauté change radicalement de cap au tournant du XXe siècle, alors qu’un grand nombre de juifs quittent leurs pays d’origine d’Europe de l’Est (surtout la Russie, où ils sont de plus en plus souvent victimes de pogroms et d’autres mesures antisémites) et arrivent à Montréal. Sans ressource et avec un statut d’immigrant comparable à celui des réfugiés politiques actuels, ils sont accueillis par les membres de la communauté déjà établis qui se mobilisent pour les intégrer. La communauté juive se transforme alors. Elle passe de 7 600 personnes en 1901 à 30 000 en 1911 et à 60 000 en 1931. Mais les nouveaux arrivants représentent aussi une autre culture : originaires de l’Europe de l’Est et moins nantis que les premiers juifs, ils parlent le yiddish (dialecte de l’allemand) et ne sont pas familiers avec les cultures dominantes (française ou britannique). Ils s’établissent dans les environs du port de Montréal et sur le Plateau Mont-Royal, entre le boulevard Saint-Laurent et le parc Jeanne-Mance. Ils travaillent majoritairement dans des usines de confection de vêtements et dans les commerces de détail. Souvent influencés par les idées communistes qui occupent une place grandissante dans la politique de leur pays d’origine, ils contribuent à la création de syndicats dans ces usines afin d’améliorer les conditions de vie de l’ensemble des ouvriers du Québec.

 

L’arrivée des juifs dans les Laurentides, un projet agricole dont les limites apparaissent rapidement (1900-1915)

Plusieurs des nouveaux arrivants sont attirés par l’agriculture. Dans leur Russie natale, l’accès à la propriété foncière leur était refusé. Dans les cantons du Nord, les terres se vendent à prix raisonnable. Les débuts sont modestes. À Sainte-Agathe, trois projets sont documentés : l’installation d’une commune dans le secteur Préfontaine, l’installation de la famille Levine dans le secteur du lac à la Truite dans le futur territoire Val-David, et la famille Dalys qui s’établit dans le secteur du lac Brunet.

Dans le secteur de Préfontaine, les familles Ofner, Gillitz, Corn, Shuldiner et Smith se lancent dans le projet d’une commune agricole. Il semble que 160 acres de terrain leur aient été donnés par la Jewish Colonization Association. On ignore si cette commune était de tendance marxiste. Elle ne durera pas 5 ans. Sir Mortimer Davis, de Sainte-Agathe, reprendra le terrain. Il en fait don à un médecin qui fonde en 1909 le premier sanatorium juif au Canada, le Mont-Sinaï. Le sanatorium loge d’abord dans une bâtisse en bois, probablement l’ancienne maison se ferme de la commune. Elle comprend 12 chambres. Cette bâtisse est rapidement agrandie.

Alter et Sima Levine arrivent à Montréal en 1903 avec leurs 7 enfants. Levine, qui aurait aimé joindre la commune de Préfontaine, n’y trouve ni l’espace ni les ressources nécessaires pour y faire vivre toute sa famille; il acquiert sa propre ferme à proximité (au lac à la Truite). Elle s’étendra en bonne partie sur les lots 36 et 37 du Xe rang du canton Morin sur le territoire actuel de Val-David.

Si le prix d’achat des fermes de Sainte-Agathe est assez bas pour que des immigrants puissent penser y développer l’agriculture, la vie n’y est pas si simple. Bien sûr, les nouveaux arrivants n’ont pas eu à déboiser comme les premiers colons; les chemins sont déjà ouverts, même que le train leur permet de se déplacer; mais le sol n’a pas changé, il est généralement pauvre en nutriments. La partie arable est très mince, car elle est assise sur du gravier rocheux compacté par des glaciers. Plusieurs se plaindront qu’on a omis de leur parler des terres de roches, du rude climat (environ 70 jours garantis sans gel) et de l’entretien obligatoire des chemins qui passent devant leur propriété. Les Levine, pour survivre, accueillent des pensionnaires, en particulier des personnes qui viennent visiter leur famille au Mont-Sinaï ou d’autres personnes n’ayant pas trouvé place à l’hôpital pour la guérison de la tuberculose. Quelques années plus tard, leur maison prend le nom de Trout Lake Inn. L’auberge située sur le côté nord du lac devient une destination populaire, procurant enfin à la famille Levine une certaine prospérité.

Trout Lake Inn
Carte postale, BAnQ

 

Un autre groupe juif développe, au début des années 1900, un projet au lac Brunet. Grâce au Département canadien de l’immigration, Gedaliah Dalif peut changer son nom en celui de George Dalys. Gedaliah était charpentier de métier. La famille Dalys, originaire de Londres, en Angleterre, s’installe en 1906 au lac Brunet, où ils deviennent agriculteurs. Gedaliah avait acheté, des propriétaires d’origine, deux fermes ayant front sur une route vallonneuse qu’il trouve très difficile à entretenir. Dans les années 1920, les Dalys se tournent eux aussi vers le tourisme en aménageant le Sun Ray Hotel.

L’Album historique publié à l’occasion du cinquantenaire de la paroisse de Sainte-Agathe-des-Monts en 1912, écrit par Edmond Grignon, n’évoque que très peu la présence juive à Sainte-Agathe. En effet, l’auteur ne tarit pas d’éloges envers Lorne Mc Gibbon et son œuvre, le Sanatorium Laurentien, mais passe sous silence l’œuvre de Mortimer Davis, d’origine juive, le Mont-Sinaï.

 

Affiche antituberculeuse française de la fin du XIXe siècle

L’industrie de la santé et du tourisme

C’est dans la région des Laurentides, située à plus de 350 mètres au-dessus du niveau de la mer, et accessible, que l’on respire, dit-on, l’air le plus pur au Canada. À cause de l’air sec, de ses collines, de la quiétude qui y règne, Sainte-Agathe-des-Monts apparaît comme le lieu idéal pour accueillir les malades, d’autant plus qu’avec l’arrivée du chemin de fer en 1892, cette municipalité n’était située qu’à un peu plus d’une heure de Montréal.

Comme le traitement peut durer plus de 20 ans, plusieurs familles s’y installent temporairement ou de façon permanente afin de pouvoir accompagner certains de leurs membres. C’est la naissance d’une industrie de l’accueil. Une industrie qui se développe très rapidement. La communauté juive de Sainte-Agathe y participe et crée plusieurs hôtels, auberges et pensions. Citons entre autres le Sun Ray Hotel, le Palomino Lodge, le Trout Lake Hotel, le Greenberg’s Hotel (qui deviendra le Vermont Hotel), le Rabiner’s Hotel, le Chalet, le Hollywood Beach Resort, le Mt. Carmel Kosher Hotel, le Castle Des Monts, le Manor House, le Manitou lodge, le Shapiro’s Inn, le Colonial Inn… Tant et si bien que dans les années 1950, la majorité des hôtels de Sainte-Agathe appartiendront à la communauté juive.

Tiré de : « Architecture, Religion, and Tuberculosis in Sainte-Agathe-des-Monts, Quebec », in Annmarie Adams et Mary Anne Poutanen, Medical Sciences and Medical Buildings, Volume 32, numéro 1, 2009; URL: https://id.erudit.org/iderudit/037627ar. L’édifice et les jardins

Le Mont-Sinaï

À la fin des années 1920, compte tenu de la nécessité de moderniser le bâtiment en raison du surpeuplement, de l’accès insuffisant à l’air frais et à la lumière du jour, ainsi que des conditions délabrées, la communauté juive lève des fonds pour construire un nouveau bâtiment dans le style Art déco. On achèvera la construction du bâtiment en 1930 : il peut accueillir 114 patients dans 36 salles. Contaminé par la tuberculose, le sanatorium, converti en hôpital juif, a été abandonné en 1998 et démoli par la suite.

Tiré de : « Architecture, Religion, and Tuberculosis in Sainte-Agathe-des-Monts, Quebec », in Annmarie Adams et Mary Anne Poutanen, Medical Sciences and Medical Buildings, Volume 32, numéro 1, 2009; URL: https://id.erudit.org/iderudit/037627ar. L’édifice et les jardins

 

Bref, la communauté juive fait partie intégrante de notre histoire. Elle dénote d’une part l’esprit d’entreprise de ses membres et d’autre part l’hospitalité que la communauté francophone, malgré certains heurts, leur a réservée.

 

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[1] On trouvera les références pour ce texte dans notre livre Val-David, terre d’accueil ou sur le site https://histoirevaldavid.com. Autre source : The Laurentian Jewish Community – Our Proud History, par Ruth Singer, https://www.houseofisrael.org/longhistory