
Gilles Parent
Collaboration spéciale
Si aujourd’hui je tire de l’oubli cette anecdote de montagne et de ski, n’allez pas croire que c’est par vantardise ou par soif de m’illustrer! Non. C’est plutôt pour révéler le rôle de mon imagination de skieur de haute montagne lors de mon retour d’un premier grand raid alpin de sept jours, par les glaciers et sommets de l’Oberland du côté de la Jungfrau… C’était en 1972. Ce n’était pas mon premier voyage dans les Alpes, mes visites antérieures en hautes montagnes étaient orientées vers l’escalade, voire l’alpinisme. Le vol d’Air Canada au départ de Paris était passé au sud du Groenland, puis, plus tard, au-dessus d’une chaîne de montagnes qui éclatait de blancheur sous un ciel clair. J’appris qu’on était au pays, au Nouveau Québec (aujourd’hui le Nunavik), et l’extrême nord du Labrador, une région montagneuse de quelque trois cents kilomètres de long, avec des arrêtes escarpées comme dans les Alpes.

Il n’en fallait pas plus pour que je commence à rêver et imaginer une façon de mettre les pieds et les skis dans cette contrée, chez nous, et dont la majorité ignorait l’existence. C’était déjà la mi-mai et à la fin du même mois, j’étais déterminé à structurer l’expédition avec quelques compagnons aguerris et à trouver le commanditaire pour financer l’affaire. Je réussis à obtenir un entretien à Radio-Canada, à sept heures du matin, pour illustrer mon projet, et séduire un mécène inconnu qui partagerait mon rêve fou d’une exploration de montagnes en totale autonomie, dont la durée du périple était indéterminée et le retour, pas garanti.
Un gars dans sa voiture était à l’écoute, François Prévost; on s’était connu 15 ans plus tôt, il s’est souvenu de moi et m’a contacté. Il était l’associé de Pierre Valcourt, un comédien qui jouait Guillaume dans La famille Plouffe et qui venait de créer une boîte de production de films : Explo Mundo. La prise en charge a été immédiate et formidable, tout le matériel coûteux et indispensable a été fourni et, en plus, le vol jusqu’à Kuujjuaq avec le F27 du gouvernement du Québec, et un vieux DC3 sur skis pour la finale… un rêve! Tout cela était sous contrôle en moins de trois mois, ce qui me laissait largement le temps d’organiser l’expédition comme telle, cartographie, itinéraire probable, nourriture, suivi médical de l’équipe par le docteur Jean Robert, microbiologiste, etc. Et, j’ai rencontré un mois avant le départ le caméraman, Philippe Amiguet, qui allait capter chaque jour de l’aventure; il était suisse, skieur médiocre… on fera avec. Les autres membres étaient Bernard DePierre, Camille Choquette, Normand Lapierre et Bernard Faure.
Dès les premiers jours, en traversant le fjord gelé en mars 1973, un résidant permanent et redoutable s’est mis sur notre piste. L’ours polaire, c’est le roi du nord, six hommes ne l’impressionnent pas! La poursuite a duré deux jours, à distance douteuse, il a fallu quelques coups de semonce de 7 mm magnum pour le convaincre de changer de route. Il s’en est allé défouler sa mauvaise humeur en détruisant 22 poteaux de lignes de communications à la base de radars Norad. Du muscle… Ouf!

Et
La montagne Blanche, à moins d’un kilomètre à l’ouest du mont d’Iberville (1 652 m, un point culminant du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador, dans la chaîne des Torngat
Cette première à ski dans le massif fut ainsi jalonnée d’incidents tout aussi imprévisibles que cocasses. Les raconter ici en détail pour en rire ou en pleurer demanderait beaucoup plus d’espace dans notre formidable journal. Je vous laisse toutefois deviner par exemple que le régime alimentaire macrobiotique prévu a été bouleversé, au camp 2, à Pâques, par l’arrivée saugrenue d’un jambon, d’une meule entière de Gruyère et d’un 40 onces de gin! Que le caméraman Philippe dut être gavé comme une oie après l’ascension de l’arrête du Cinéaste, qu’un renard arctique a mangé le manche d’un piolet, qu’un loup solitaire découragé s’est fait avoir par un phoque, et que notre serpent des neiges à tirer… était trop lourd!
Nous n’avons pas réussi la traversée intégrale d’est en ouest comme prévu. Un printemps hâtif, inhabituel, a fait monter l’eau de mer sur la glace, nous séparant d’un camp de base et de la terre ferme qu’il nous fallait à tout prix rejoindre après 28 jours au cœur du massif. Malgré tout, nous avons réussi l’ascension de quatre beaux sommets, là où la main de l’homme n’avait jamais mis le pied! Et, la réalisation d’un film d’une heure qui fut diffusé à Télé-Québec, SRC, et sélectionné au festival du film de montagne de Trente, en Italie. Une première à ski qui a ouvert la porte à d’autres expéditions aux Torngat.




