
Renée-Claude Gélinas, no 77
Joueuse, membre du comité fondateur et aide-entraîneuse
Les Palettes roses, Val-Morin
Octobre 2015 : « Coudonc, t’aimerais pas ça jouer comme tes fils une vraie partie entre femmes? » Debout, je suis accoudée sur la balustrade de l’aréna, et cette question anodine déclenche une cascade d’émotions insoupçonnées. Chute vertigineuse dans un passé lointain, je me revois avec mes nattes, mon chips sel et vinaigre dans la main droite et mon jus Welch’s au raisin dans la main gauche. C’est la même ambiance, le même froid humide, les marches en béton et le bruit des rondelles et des corps contre la bande. J’aime cet endroit trop grand, mystérieux, où les corridors étroits menant aux chambres m’étaient interdits. Petite fille, je passais des heures à aller voir mes deux frères jouer au hockey.
Avec le plus vieux et ses amis, je jouais dans la rue. Ils m’avaient acceptée et me plaçaient invariablement dans les buts. J’étais correcte, qu’ils disaient. En plus, je faisais la split, un bel atout comme gardienne!
Forte de cette expérience, j’ai demandé à mes parents de m’inscrire au hockey municipal. Ils me sont revenus avec cette triste réponse : « Dommage, tu ne peux pas t’inscrire, les filles ne peuvent pas jouer au hockey. » De dépit et sans autre choix, j’ai commencé la gymnastique artistique. J’étais déjà trop grande et trop lourde pour ce sport aux formats miniatures! Je conservais, malgré tout, ma principale force, je faisais toujours la split!
« M’as-tu entendu? Ça te dirait qu’on organise une partie de mères de joueurs? Un vrai match dans l’aréna avec des arbitres et des spectateurs.trices? Vous n’êtes pas tannées de toujours être dans les estrades? Il me semble que ce serait votre tour d’être sur la glace? »
Mon amoureux, Hugo, est emballé par son idée de génie. Il est déjà en train d’en parler à toutes les mères autour de nous. Les regards, incrédules, sont suivis d’immenses éclats de rire qui accueillent sa proposition loufoque. Toutes les réponses sont au rendez-vous : « Je ne sais pas jouer, je ne sais pas freiner, je n’ai pas d’équipement, on n’aura pas de temps de glace, tu ne réussiras pas à convaincre 22 femmes, etc. »
Il faut dire que, de nos innombrables heures de fières partisanes, de ville en ville, et des dizaines d’arénas visités, nous n’avions jamais vu de femmes adultes jouer dans des ligues amicales. L’absence de modèles tue la naïveté du désir!
Déterminé, l’amoureux tisse patiemment son filet de persuasion. Démarches pour réserver une glace. Insistance assidue et bienveillante auprès des mères pour qu’elles adhèrent à sa folie. Finalement, à la suggestion de Lisa, future présidente des Palettes roses, un argument ultime est proposé : « J’y vais si les gens paient pour venir rire de moi, et les profits seront remis à un organisme pour des femmes de la région. »
L’étincelle fondatrice venait d’allumer notre désir de jouer, d’exister sur patins. Nos désirs étaient profondément enfouis dans le dédale des interdits!
Le mois prochain, les premières parties-bénéfice!




