Maison Actualité Pas tout sur tout

Pas tout sur tout

Judith Lavoie

Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

 

Tous les trimestres d’automne, depuis maintenant cinq ans, je donne un cours sur les difficultés du français écrit. Nous nous rencontrons, mon petit groupe et moi, les jeudis à huit heures et demie. On aborde le participe passé, la ponctuation, les rectifications de l’orthographe (sujets connus ici, le cours nourrit mes chroniques, l’inverse est aussi vrai). On passe notre temps à couper les cheveux de la langue en quatre. On ne s’obstine pas, on échange nos idées, nos points de vue. L’ambiance est agréable, parfois un peu silencieuse, il est quand même juste huit heures et demie.

Au fil des séances, des questions surgissent, surtout sur tout. Tout, l’adverbe.

En principe, un adverbe, c’est invariable. Ça reste comme c’est. Rien ne l’atteint. Imperturbable devant le nombre et le genre des mots, il se tient droit, se suffit à lui-même. L’adverbe évident (évident pour moi, celui que je reconnais spontanément dans une phrase… l’avez-vous vu, il était juste là…, spontanément, ben oui), c’est celui qui se termine (forcément) par m-e-n-t : comme décidément, on aurait dû s’en douter. Celui-là saute aux yeux de quiconque ne le cherche même pas. Ses quatre dernières lettres l’exposent au grand jour.

D’autres adverbes sont plus sournois, ils se déguisent, laissent tomber les quatre finales patentes, revêtent d’autres atours : très, trop, assez, beaucoup, toujours, jamais sont des adverbes. Mais ce ne sont pas les pires. Le pire (du pire) d’entre tous, c’est tout. Tout, l’adverbe.

Celui-là joue sur tous les tableaux. En effet, tout (l’adverbe) peut ne pas l’être (adverbe). Un jour, tout se prend pour un pronom (Geppetto croyait tout de cette histoire); le lendemain, il agit comme un déterminant (mais c’était une histoire inventée de toutes pièces); le surlendemain, le voilà nom masculin (pour couronner le tout…); et, une semaine plus tard, adjectif (tous les amis de Pinocchio étaient au courant).

Ce n’est pas tout (elle était facile, pardonnez-moi). Même lorsqu’il est adverbe, tout fait à sa tête. En effet, il déroge à la règle de l’invariabilité. Je l’ai dit plus haut : un adverbe, normalement, c’est invariable. En d’autres mots, ça ne prend ni le s du pluriel, ni le e du féminin, ça reste tel quel. Mais pas tout. Tout, lui, s’en permet. Et pourquoi cela?, me demande mon groupe matinal. Pour des raisons d’euphonie (le contraire de la cacophonie). L’anglais dirait : so it sounds better (pour que ça sonne mieux, voilà).

Permettez-moi de citer Antidote : « L’adverbe tout signifie “totalement” ou “très”, et est généralement invariable. Il s’accorde cependant (pour des raisons de prononciation) quand il précède un mot féminin commençant par une consonne ou par un h aspiré. Dans ce cas, tout s’écrit au féminin, singulier ou pluriel selon le nombre du mot qu’il précède. Notez que l’adverbe tout n’a que trois formes possibles : tout, toute et toutes ».

C’est ainsi qu’on écrira : toute joyeuse (parce que joyeuse commence par une consonne) et toute hâlée (parce que l’h est aspiré), mais tout attentive (parce qu’attentive commence par une voyelle) et tout hilare (parce que l’h est muet).

Il resterait beaucoup à raconter sur tout. Mais, comme je le dis presque toujours à la fin d’un cours : on va s’arrêter là pour aujourd’hui, et merci de votre présence, surtout d’aussi bonne heure.