
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
Je crois que je l’ai toujours connue. Oui, je peux le dire : je la connais depuis toujours. Mais je ne l’ai pas toujours fréquentée. Je la regardais peut-être de haut… oui, de haut, assurément, plus j’y pense. Je me disais qu’elle ne me convenait pas. Elle était tellement… simple. Trop simple. Et légère, et ouverte. Elle n’était pas pour moi. J’étais timide, réservée, gênée. Je n’osais pas. Et puis, les choses ont changé d’un coup. Le temps d’un été. Pas un été complet, non, quelques semaines, à peine deux ou trois. Le sable et la mer du New Jersey ont opéré le changement. Il fallait bien m’y résoudre. Elle seule faisait l’affaire. Simple, légère, ouverte. La gougoune. Je parle de la gougoune!
Selon le Grand Robert et Usito, l’origine du mot – gougoune – serait inconnue. Antidote propose quelque chose, mais ce n’est pas convaincant selon moi, alors je vais censurer l’info (ça arrive).
Considérant ce qui précède, j’ai pensé qu’il pourrait être novateur (l’adjectif est bien choisi, je le reconnais) d’en inventer une, étymologie. Je plonge (ploc).
Selon le Dictionnaire impossible de l’histoire des mots en « oune » (encore inédit et fictif, au sens où il n’existe pas), le mot gougoune (qui se serait écrit, mais rien n’est moins sûr, gougoupe au 14e siècle, à moins que ce soit le 4e?) serait issu de l’expression « avoir du bagou » (de bagouler, « parler inconsidérément », selon le Grand Robert, pour de vrai, pas pour de faux).
Étrangement, ce mot, bagou, sous l’effet d’un processus de troncation répandu durant la Révolution française, a perdu sa syllabe initiale (certains linguistes, qui préfèrent garder l’anonymat, parlent d’élision de la tête du mot), pour devenir tout simplement gou.
Durant de nombreuses années (ou pas, ce n’est pas clair), le mot gou aurait désigné une sandalette à semelles de poil de licorne maintenues aux pieds par des lacets en toile de Jouy. Mais gou prêtait à confusion avec goût (un compliment pouvait rapidement se transformer en insulte dans un contexte comme « votre salade César a beaucoup de gou »), si bien qu’on a ajouté le son « pe » pour éviter tout malentendu, ce qui a donné goupe.
La sandale (pas la salade), la sandale, donc, qu’on appelait désormais goupe, serait devenue très en vogue à l’époque de la Rome antique, surtout durant les premières olympiades grecques (je vois un léger anachronisme ici, mais tsé, rendu là) où même le bobsleigh se pratiquait en goupe. De cet emploi serait née l’expression « avoir du bagou », mais qu’on disait au départ « avoir du goupe », et qui signifiait « glisser inconsidérément ».
Enfin, pour nommer la paire de goupes, on aurait eu l’idée (de génie, n’ayons pas peur des mots) de doubler la syllabe « gou », ce qui aurait donné gougoupe. De fil en aiguille, et comme le temps arrange bien les choses d’habitude, le mot se serait transformé après avoir franchi l’Atlantique, la rivière du Nord et quelques siècles pour devenir celui qu’on connaît aujourd’hui : gougoune. J’aurais dû devenir lexicographe, vous ne croyez pas?




