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Une tente au pôle Sud

Monica Kristensen saluant l’équipe de soutien, à son départ vers le pôle Sud.

Gilles Parent
Collaboration spéciale

Rencontrer la première femme exploratrice, glaciologue, à s’être rendue au pôle Sud me paraissait peu probable alors que je travaillais chaque jour au Royal Geographical Society, à Londres, et que la dame vivait à Oslo, en Norvège. Nous étions en 1992. L’affaire a débuté au sein d’une monumentale recherche que j’effectuais dans plusieurs pays dans le cadre d’un projet de série pour la télévision qui allait mettre en lumière les explorateurs polaires, depuis Pythéas jusqu’à nos jours. Le projet était celui d’une maison de production de Montréal, dirigée par Micheline Loiselle (de Val-David) et son associé, Marc Blais.

Amundsen au départ d’Oslo. Au premier plan, à gauche, Roald Amundsen, et à droite, le roi Haakon VII de Norvège. Au second plan derrière le roi, à droite, la reine Maud et d’autres personnalités.

Peu probable devint fort probable avec la complicité de la direction du Royal Geo, qui m’a généreusement soutenu à travers mes recherches. On m’a refilé le numéro de téléphone personnel de la célèbre aventurière scientifique en me souhaitant bonne chance… Ce que j’espérais! Elle se nommait Monica Kristensen, elle avait refait, dans le sillage près, l’itinéraire de l’expédition de l’explorateur norvégien Roald Amundsen (datant de 1911) avec des coéquipiers aguerris, des chiens de traîneaux, des skis, et tout le matériel nécessaire à une telle entreprise, qu’elle réalisa avec succès vers la fin des années 1980. Monica était Suédoise de naissance, mais pratiquait sa profession en Norvège. Elle avait 42 ans en avril 1992 quand j’ai réussi à la rencontrer à son appartement d’Oslo, et à écouter le récit de son expédition. J’étais accompagné de ma jeune assistante, Annie Blais, aujourd’hui productrice de cinéma et télévision.

L’équipe de Scott devant la tente laissée par Amundsen. De g. à dr. : Scott, Oates, Wilson et Evans. (La photo a été prise par le cinquième membre : Bowers.)

Le but de Monica était de retrouver la tente qu’Amundsen avait laissée au pôle Sud à l’intention d’un explorateur britannique, le capitaine Robert Falcon Scott (et ses hommes) avec un message de bienvenue au pôle, et quelques vivres de surplus. Scott atteint le pôle Sud quatre semaines après Amundsen, soit en janvier 1912. Cette défaite démoralisante conduisit toute l’équipe britannique à une fin des plus tragique. À l’aide de sondes électroniques et autres appareils sophistiqués de l’époque, Monica repéra un léger vide sous plus de quinze mètres de neige et de glace dans un rayon de 50 mètres, précisément là où Amundsen avait, hors de tout doute, atteint le pôle il y avait alors un peu plus de soixante-dix ans. Le sondage confirma qu’il s’agissait bien de la tente recherchée. Le rêve allait devenir une réalité si Monica réussissait à excaver l’endroit. Ce qui allait nécessiter une autre expédition avec du matériel lourd et un financement tout aussi lourd! Le projet était prévu pour l’année suivante de notre rencontre, soit en 1993, une année avant les Jeux olympiques d’hiver de Lillehammer (1994) durant lesquels Monica espérait mettre en exposition la tente d’Amundsen, avec le récit de toute l’histoire! Malheureusement, un effroyable accident durant la traversée d’un des immenses glaciers de l’Antarctique plongea un des équipiers de Monica dans une crevasse de près de 130 mètres de profondeur dans laquelle il mourut, coincé, après 28 heures d’effort de survie. L’organisation des secours fut très complexe, coûteuse, et extrêmement dangereuse pour tous, dans ce milieu sévère et inhospitalier. Cette sinistre tragédie, et d’autres complications, dont celle d’un avion qui perdit un ski dans une crevasse, mirent fin à l’expédition. La tente laissée par Roald Amundsen en décembre 1911 repose toujours dans les profondeurs gelées du pôle Sud et Monica Kristensen est aujourd’hui une auteure de romans à suspense!