
Atermoiement, podium et coton
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
J’avais l’intention de parler du mot procrastination. Le nom du document était choisi : procrastination_1 (il y aurait peut-être d’autres versions, mais rien n’était moins sûr). Mon souhait était d’avouer ici, dans ces pages, à la face du monde (du monde de Val-David, oui), que je suis une procrastinatrice (on peut dire procrastineuse, je suis les deux) chevronnée. J’aurais bien sûr précisé n’avoir jamais gagné de concours en la matière, ni reçu de médailles pour mon excellence, mais je n’aurais pas manqué d’ajouter que si de telles récompenses existaient, je me hisserais sur la marche supérieure du podium (du grec podion, « petit pied »).
Et puis… et puis… de fil en aiguille en machine à coudre en bord de pantalon en visite chez mon père pour lui remettre ses pantalons (dit-on un ou des pantalons?, je ne sais pas, je ne sais pas, il y a tant de questions, c’est infiniment grand, l’univers des mots, c’est abyssal), j’ai ouvert le Grand Robert en ligne et d’autres mots ont surgi, atermoiement (ça s’écrit comme ça : a-ter-moie-ment, d’où vient l’e du milieu?, pourquoi cet e?, je n’ai pas cherché, il y a tant à faire), et un atermoiement, qu’est-ce que c’est? (je connaissais le mot de vue, mais pas intimement), c’est « [l’]action de différer, de remettre à un autre temps », OK, oui, on est proche de la procrastination, effectivement, et puis… et puis… j’ai fait une brassée de lavage, j’ai arrosé les plantes (pouche-pouche sur les feuilles de l’araignée, chlorophytum dit Wikipédia), les jours ont passé… j’ai fini par m’y remettre pour apprendre que procrastination était un vieux mot, première attestation en 1520, je croyais pourtant que le mot était d’invention récente, comme si nos ancêtres n’avaient pas connu ça, la tendance à faire la vaisselle au lieu de corriger des copies, faut croire qu’eux aussi pouvaient manquer de zèle parfois, alors oui, procrastination est un mot ancien, mais pas désuet, ce qui m’a fait penser à ce petit ouvrage de Sylvie Brunet, 200 mots désuets à remettre au goût du jour, le consultant, je suis tombée sur jarnicoton et sa petite histoire, rigolote et étonnante.
Je la retranscris sur-le-champ (pas de procrastinage ici, le mot est de moi, c’est normal, en future potentielle médaillée d’or de la discipline, je peux dire ce qui me plaît) : « Converti de fraîche date à la religion catholique, le roi Henri IV n’en continuait pas moins de jurer en bon Béarnais qui s’emporte vivement : “Jarnidieu!” (je renie Dieu). Son confesseur, le père Pierre Coton, s’en étant offusqué, Henri IV lui aurait répondu qu’aucun nom ne lui était plus familier que celui de Dieu, excepté peut-être celui de Coton. “Eh bien, Sire, lui rétorqua alors Coton, vous n’avez qu’à dire ‘jarnicoton!’ [je renie Coton].” Et c’est ainsi que ce juron plaisant, euphémisme né d’une stratégie d’évitement, se serait implanté dans les usages » (Brunet, Paris, Éditions First, 2020, p. 72), quand j’ai lu « stratégie d’évitement », je me suis dit, « mazette »! (p. 82), c’est trop beau pour être vrai!, la procrastination, c’est exactement ça, une stratégie d’évitement! Mais oui! Sans même m’en apercevoir, j’avais attaché tous les fils (de coton), j’avais bouclé la boucle, comme on dit. Prenez votre temps pour la médaille (mais pas trop, quand même).




