
Nelly Allard, résidente de Sainte-Adèle
Février 2014, je m’envole vers un hôtel étoilé pour fuir le froid. Comme des milliers de Canadiens, je n’ai pas la moindre idée de la présence des bateys en République dominicaine. C’est lors d’une sortie à vélo que je découvre l’envers du décor. Je me promets alors d’y revenir pour apprendre l’espagnol et faire du bénévolat. Trois mois plus tard, je débarque à Muñoz. Je loue une chambre dans la jungle à 15 minutes de marche de ceux qui deviendront ma deuxième famille. Jamais je n’oublierai mon arrivée dans le batey. Ce petit pays au milieu du village.
En l’espace d’un coin de rue, je serai catapultée dans un univers inimaginable. Un mini Haïti. Il faut savoir que j’avais décidé d’y aller seule. Évidemment, on m’a vue arriver de loin. Marche, Nelly, marche. À travers les odeurs de vidanges, d’excréments d’animaux, et les sons de reggaeton et de kompa haïtienne crachés par des haut-parleurs de mauvaise qualité, je marche la tête haute et la peur au ventre. Marche, Nelly, marche. Et d’un coup, des dizaines d’enfants courent dans ma direction. Un paquet de ti-mouns, « enfants », en créole, qui me touchent et me parlent dans deux langues que je ne comprends pas. En trois minutes, ma peur a disparu.
Dans les jours qui suivent, je passe beaucoup de temps avec eux. Je subis une déconstruction mentale de plus en plus évidente; ma perception du bonheur, de la vie… et de la mort.
Est-ce eux qui ont besoin de moi, ou est-ce le contraire? Parce que jusqu’à présent, je ne sais toujours pas quel sera mon projet. Aussi, j’ai l’impression de devenir une meilleure personne à chaque jour qui passe et, pourtant, je suis seulement un témoin de leur existence. J’ai déjà l’impression d’avoir reçu beaucoup et d’être en mode vacances dans ce vortex qui, pour certains, est tout sauf propice au recueillement. Pourtant, c’est cela qui se produit. Je me recueille. Je me vois. J’ai 35 ans et je suis le résultat d’années d’accumulation de codes culturels qui ne me correspondent pas.
Je passe beaucoup de temps devant la « cancha de futbool ».
Quotidiennement passent des buggys qui sortent des hôtels et qui, au passage, lancent des bonbons aux enfants qui courent dangereusement derrière eux en criant : « dame 10 pesos! » Armés de leurs téléphones, ils filment, sans s’arrêter, ces ti-mouns dans ce spectacle dépourvu de dignité. Sous cet arbre, j’observe que malgré toute cette misère, les adultes portent encore en eux cet humour tarte à la crème. Celle qui fait que l’enfant en nous perdure.
Les jours passent et le projet de bénévolat prend le bord. Je suis déçue, mais je ne vois vraiment pas en quoi je peux être utile. Depuis quelques jours, un jeune me suit et me parle, mais je ne comprends pas ce qu’il veut.
Il aimerait parler anglais, mais moi je ne suis pas prof! Ce jeune, avec sa grosse croix bleue en plastique au cou, c’est Enelbi. Ce jeune changera ma vie à tout jamais. Je retourne au pays en lui promettant que je reviendrai bientôt pour l’aider. Je rentre à la maison et, poussée par je ne sais quoi, je monte un cours d’anglais de niveau débutant. Petite, je détestais l’école. Ce cours sera celui que j’aurais aimé recevoir.
+ Nelly a toujours besoin de cellulaires pour ses élèves. Elle y installe de la musique et l’application Duolingo pour ses cours. Si vous en avez à lui donner, sachez qu’ils seront entre de bonnes mains dans sa classe.
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