Maison Actualité Coup de plume – Les deux typographes de Nantes

Coup de plume – Les deux typographes de Nantes

Judith Lavoie

Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

Il s’appelait Jacques, mais tout le monde l’appelait Coco [à cause de «Jacquot», bon, vous le saviez, je l’ai appris récemment, ça arrive]. Coco aimait marcher. Il ne se déplaçait quasiment jamais autrement. Parfois peut-être à dos d’âne, si un bon samaritain acceptait de lui prêter le sien, mais c’était rare. [Ai-je précisé que l’histoire se passe au 17e siècle?]

Coco aimait tant marcher que l’idée lui vint de parcourir le chemin de Compostelle. Comme chacune sait [et chacun, oui, j’allais le dire], il y a plus d’un itinéraire pour se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais Coco, par étourderie ou malchance, se perdit en chemin. Il mit dix ans à retrouver sa route [dix ans, c’est long]. Dans l’intervalle, il avait appris l’espagnol, ce qui est pratique quand on veut se rendre à Compostelle.

Le jour où il vit pour la première fois la célèbre cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, il avait du mal à y croire. Il y était enfin! Il avait touché au but. Ses jambes étaient fatiguées, il s’installa chez un ami qui habitait tout près de l’église.

Les jours passèrent, puis les mois, Coco aurait pu commencer à se sentir chez lui, mais l’appel de la promenade se fit entendre lorsqu’il croisa, au marché du village, Marcel et Gilles, deux pèlerins sur le point de rentrer en France. Tous deux portaient, attaché à la boutonnière de leur pourpoint, un joli coquillage en forme d’éventail [la coquille Saint-Jacques, bien sûr]. Coco avait souvent vu ce coquillage durant son pèlerinage, mais n’en connaissait pas la signification. Gilles et Marcel lui expliquèrent qu’il représentait la preuve que la destination, Saint-Jacques-de-Compostelle, avait été atteinte. Coco s’empressa de se procurer ledit coquillage et demanda aux deux hommes s’il pouvait se joindre à eux sur le chemin du retour. Ils acceptèrent avec plaisir.

Coco apprit que Marcel et Gilles étaient typographes dans la ville de Nantes. Une fois arrivés à destination, ces derniers l’invitèrent à dormir à l’imprimerie quelque temps. Coco aimait tant la compagnie des deux hommes qu’il passait ses journées à leurs côtés, fasciné par l’agilité avec laquelle ils maniaient les minuscules caractères de plomb. Durant une nuit d’insomnie, Coco tenta de composer une courte phrase pour remercier ses amis de leur chaleureux accueil. Au moment où il tirait de toutes ses forces sur le barreau de la presse, son coquillage, toujours suspendu à sa tunique, se détacha d’un coup sec et fut propulsé sous la platine. Coco, pris de panique, quitta les lieux immédiatement, convaincu qu’il avait brisé la précieuse machine. Le lendemain, Gilles et Marcel découvrirent un message pratiquement illisible tant il était couvert de morceaux de coquillage. Les deux hommes, sensibles et bienveillants, comprirent que Coco était parti parce qu’il croyait avoir brisé leur outil de travail. En souvenir de lui – l’homme se faisait appeler Coco et son erreur de manipulation avait laissé de nombreux fragments de coquillage sur le papier –, ils décidèrent d’appeler «coquille» l’erreur de composition dans un imprimé.

[NOTE IMPORTANTE: l’origine de la «coquille» en typographie demeure incertaine. Selon diverses sources consultées, le lien entre les imprimeurs et les pèlerins de Compostelle constitue une piste possible. Le reste est pure invention.]