
Bruno Marquis
Résident de Gatineau
Longtemps, le mot «intellectuel» n’aura été qu’un adjectif. Ce n’est qu’après l’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle, que l’on a commencé, dans la presse française, et particulièrement sous la plume du journaliste et écrivain Henry Fouquier, à l’utiliser comme nom, ou substantif, pour qualifier les journalistes, écrivains et hommes politiques de gauche ou progressistes. Il fallut attendre le début des années 1920 pour que la droite française, qui vilipendait jusqu’alors ces intellectuels, commence à s’approprier aussi le terme. Cette utilisation de l’adjectif comme nom s’est ensuite répandue, dans un sens comme dans l’autre, dans les autres langues.
Si le terme sied bien à la gauche, parce qu’il qualifiait ceux dont les actes engagent la réflexion, «gardiens de l’idéal républicain», contre les forces de l’argent, des armes et du conservatisme, il sied beaucoup moins à la droite, qui défend, elle, souvent par d’affreuses contorsions de l’esprit, ces mêmes idéaux de richesses individuelles, de contrainte ou d’un passé idéalisé. Il sied de ce fait beaucoup mieux à des hommes et des femmes comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Foucault et Pierre Bourdieu qu’à des Charles Maurras, Éric Zemmour, Michel Houellebecq et Michel Onfray; et chez nous, mieux à des Françoise David, Normand Baillargeon et Francis Dupuis-Déri qu’à des Christian Rioux, Sophie Durocher ou Mathieu Bock-Côté.
Le terme «intellectuel», voyez-vous, confère une aura de respectabilité à ceux auxquels on l’attribue. Henry Fouquier considérait les intellectuels comme «des individus dont les actes engagent la réflexion et qui théorisent leurs pensées», dont les valeurs morales et l’intégrité constituent les seuls moteurs. L’intellectuel était et devrait ainsi être encore à la recherche du beau, du bon et du juste. Que l’on ait pu accoler à ce terme des racistes de tout acabit, des sexistes et des intolérants, des fascistes même, des déclinistes et promoteurs du «grand remplacement», même des promoteurs de cette fumisterie de «la main invisible», selon laquelle l’addition des intérêts individuels aboutit à l’intérêt général, est une ignominie!
D’autres termes conviendraient beaucoup mieux à ces défenseurs d’un passé bêtement idéalisé et collaborateurs du grand capital. Ils auraient malheureusement pour eux le défaut d’exprimer des vérités qui n’ont rien de louable. L’appropriation à leur compte de termes propres à la gauche, en les dévoyant de leur sens originel, leur convient drôlement mieux. Non seulement elle leur confère un semblant de respectabilité, mais elle brouille les repères, elle brouille les cartes.
Le dévoiement des mots n’est pas anodin. Accoler à des termes comme «intellectuel», «démocratie» ou «défense» des idéaux réactionnaires, antidémocratiques et guerriers nous empêche d’y voir clair. Surtout lorsque ces termes sont utilisés de façon continue, dans des médias et par des communicateurs que nous jugeons dignes de confiance. De telles manipulations du langage ont pour effet dans notre cas d’inhiber la réflexion chez les populations occidentales, populations qui sont parmi les plus à même – je me répète – d’infléchir de façon positive, respectueuse des droits de la personne et progressiste l’orientation des politiques.




