Maison Actualité CULTURE ET CONFIDENCES – Un café avec René Derouin

CULTURE ET CONFIDENCES – Un café avec René Derouin

UN DÉTOUR PAR LA MÉMOIRE DES LIEUX ET DES GENS

PAR MICHEL-PIERRE SARRAZIN

Éditeur

René Derouin (Photo – MPS)

Le calme règne dans l’atelier, où Jeanne nous offre le café. Haut plafond et grands espaces. L’une des fenêtres rectangulaires est tapissée par un bout de ciel blanc comme une toile vierge. À Val-David, nos fenêtres sont souvent des tableaux. Une autre est une estampe en gris et noir, graffiti luisant d’un plan rapproché de la forêt. L’art de voir de près comme de loin[1], ici, s’exprime sous tous les angles. Ce matin l’hiver s’est mis sur pause. La neige se tasse frileusement sous la pluie mais, dans une heure, les flocons seront revenus, plumes d’oie tombant doucement dans le silence. Le temps chez l’artiste est en harmonie avec le temps qu’il fait.

Nous avions comme objectif, ce matin, René et moi, d’évoquer, pour en garder une mémoire écrite grâce au journal, cette période particulièrement féconde de la vie créatrice à Val-David, esquissée à partir du rassemblement des Créateurs Associés, dont les lettres patentes datent du 3 février 1976.

Du coup, comme disent les Français, nous avons évoqué la longue amitié qui nous lie à Carmelle Labrèche-Cavezzali, cette formidable organisatrice qui a tant donné à Val-David, et qu’on a un peu perdue de vue lorsqu’elle est sortie de l’actualité du village, comme c’est toujours le cas dans le grondement quotidien de nos occupations. Elle a été, sans nul doute, une de ces personnes qui ont directement contribué à la bonne renommée des Laurentides. D’abord, en agissant comme une pionnière dans le domaine des activités culturelles mettant en vedette nos artistes concitoyens, tout aussi bien que par sa compréhension de l’accueil touristique dans notre communauté[2]. Carmelle savait, avec fermeté, gentillesse et clarté dans les intentions, encourager les créateurs à sortir du bois pour faire connaître leur démarche et présenter leurs œuvres au public.

Carmelle et Franco, jour de noces, 1957

Si Val-David a su retenir ses premiers artistes il y a maintenant près de soixante-dix ans, un mouvement migratoire si dérangeant alors dans un village essentiellement rural, c’est grâce à l’intervention de personnes ouvertes et généreuses comme Madame Cavezzali, se rappelle René Derouin. Il faut dire qu’elle avait su, dès le début des années cinquante, avec son mari d’origine italienne, s’intégrer à la vie du village.

Avec Franco, à l’Auberge du Vieux Foyer, dès 1959, ils incluront dans les activités régulières de l’auberge de nombreuses activités de sensibilisation aux arts et à la science, notamment l’astronomie. Dans nos dossiers apparaît son nom parmi les directeurs de la Ligue civique de Val-David, en 1964, qui publie Le Vallon, une sorte d’ancêtre du journal Ski-se-Dit. Au début des années quatre-vingt, comme coordonnatrice des Créateurs Associés, Carmelle donnera un cadre professionnel au programme de Stages en ateliers, une initiative à laquelle participent côte à côte des artistes comme René Derouin, Bonnie Baxter, Gilles Boisvert, Michel-Thomas Tremblay, Claude Sarrazin, Pierre Leblanc, André Fournelle et des professionnels des métiers d’art comme Bernard Chaudron, Pierre Lemieux, et Kinya Ishikawa, pour n’en nommer que quelques-uns des plus connus.

Puis, comme conseillère municipale sous l’administration du maire Laurent Lachaîne (1991-1999), tout comme pendant ces années soixante-dix où Val-David acquérait dans les médias la réputation d’être un «village d’artistes», Carmelle était là pour adoucir les angles entre les résidents d’origine et les nouveaux venus.

Nous étions alors, René et moi, de cette cohorte de jeunes adultes qui ont, avec l’arrogance propre à la jeunesse, la conviction que leurs idées vont contribuer à changer le monde. Jusqu’à ce qu’on se fasse dire par un conseiller municipal: «Val-David existait avant vous autres»! Cela a été le commencement d’une véritable intégration de nos rêves à la réalité et à l’esprit des lieux.

Aujourd’hui, dans cet atelier qui a vu naître tant de grandes œuvres, nous évoquons, un peu soucieux, les changements qui attendent la nouvelle génération de Valdavidois; les changements de vocation d’un village, après deux générations, sont souvent radicaux. Heureusement, certains jeunes résidents ont encore en mémoire quelques repères utiles de ce qui a été vécu ici. Mais l’horloge du Temps tourne à toutes les époques sur les mêmes rouages aveugles, et c’est toujours aux plus jeunes qu’il appartient de sauver la mémoire de ce qui a compté, par-delà l’ordinaire. Et un peu aussi aux journaux communautaires, faut bien le dire…

Carmelle, disions-nous, c’était notre repère, l’ambassadrice du village qui connaissait tout le monde, que tout le monde respectait, et qui avait compris avant l’heure que les jeunes avaient les mêmes besoins que les vieux, et qu’on a tout intérêt à accorder les violons pour qu’ils jouent ensemble. À condition, naturellement, de mettre un peu d’ordre dans le corral des ambitions nouvelles. Elle n’avait ni peur du changement ni besoin de prouver aux familles résidentes depuis longtemps qu’elle voulait la paix et la bonne volonté comme planche de notre salut collectif, en invitant les citoyens les plus rétifs à accorder aux jeunes créateurs enthousiastes un peu d’espace dans le paysage.

Car c’était un de ces moments où l’Histoire dessinait, pour un petit village sans histoire des Laurentides, un nouveau destin plus spectaculaire. Val-David devenait, avec la Butte à Mathieu et son défilé hebdomadaire de chansonniers; avec les artistes peintres, sculpteurs et artisans professionnels nombreux qui s’y installaient année après année; avec ses Stages en atelier, ses expositions et ses rendez-vous culturels avec les grands porte-parole de la culture du Québec[3]d’alors, une sorte de bouillon de culture concentré de la révolution ambiante des esprits. Il y avait, dirions-nous, un momentum.

L’Amérique d’alors, transformée subtilement par une culture universitaire florissante et multiethnique, enrichie par l’apport des immigrants échappés d’une Europe exsangue après des décennies de guerres et de révolutions, inventait un nouveau monde. Et dans ce continent en ébullition essentiellement anglophone, le Québec devenait la citadelle d’une culture et d’une langue française ardemment défendues par ses artistes et ses jeunes politiques. Val-David, à une heure de la métropole, prenait des allures de cœur battant de cette renaissance.

Mais aujourd’hui, au début de 2026, tout en sirotant le café au milieu d’un atelier où mijote encore quelque gigantesque projet de l’artiste octogénaire inassouvissable, nous parlons de Carmelle comme d’une femme hors du commun. Quelqu’une qui a su saisir que le changement de société, à l’époque, avait besoin de ses créateurs d’ici, et notamment de ses Créateurs Associés, un organisme fédérateur né à Val-David dont elle fut, entre autres, la brillante administratrice à un moment crucial. Nous évoquons les marchés au parc Ceyreste (en 1976, une destination officielle des Jeux olympiques, une histoire étonnante à raconter plus tard), puis l’organisation si efficace des Stages dans les douze ateliers un peu partout sur le territoire.

Finalement, concluons-nous, si notre village a toujours la réputation d’être un carrefour des arts dans les Laurentides, c’est certainement parce que des gens comme Carmelle, il y a longtemps maintenant, ont contribué à faire des immigrants que sont toujours les artistes en ce monde un modèle de résidents, de résilients et de résistants tout à la fois. Des gens seuls dans leur art, mais heureux de partager, au coin de la rue, ou les uns chez les autres, aujourd’hui comme alors, un petit café à la mémoire du temps qui passe.

 

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[1] Voir en ligne la conférence Voir de près, voir de loin, de René Derouin, tenue au resto Les Saboteurs, à Val-David, le 16 novembre dernier, à l’occasion du lancement de son dernier livre du même titre: https://vimeo.com/user75763477. Vous pouvez commander cet ouvrage à redaction@ski-se-dit.info.

[2] Comme le fera bientôt, pour d’autres piliers discrets de la croissance des Laurentides, le cinéaste Bruno Carrière, en 2026, avec sa production de vidéos intitulés L’histoire est pas finie… et dont le journal Ski-se-Dit est le producteur exécutif. À suivre dans ces pages.

[3] En couverture du Ski-se-Dit du 20 mai 1982, les «Activités culturelles et récréatives» des Créateurs Associés sont, notamment: La Toile d’araignée, présentée par le cinéaste de l’ONF Jacques Giraldeau; les îles Mingan, par le géologue André Dumont; une conférence de Charles Daudelin sur «l’Art et l’environnement»; Ce soir on chante, avec Murielle Matteau, de l’Alliance des chorales du Québec; Gaston Miron et Yves Gabriel Brunet pour une Soirée de la poésie; Dominique Tremblay, Jean-François Blanchet, avec un violon d’acier et un autre de chantier pour la musique; une Découverte du Nouveau-Québec, en diapositives, par Jean-Claude Dufresne… et ainsi de suite.