Maison Exclusif 2026/01 Mot de l’éditeur – Autonomie

2026/01 Mot de l’éditeur – Autonomie

Extrait de «Le goût du jardin», chez Michel Bras, éditions Plume de carotte, Toulouse, 2019

Notre voisin et ami Dominic Lamontagne[1], invité à Radio-Canada, parlait l’autre jour de réduire le fossé entre «ce que l’on consomme et ce qui est produit par d’autres». Au moment où la menace de l’intelligence artificielle se concrétise, il y a dans l’idée d’être autonome (alimentairement d’abord, pour Dominic) une piste à suivre. Sans doute en allant jusqu’à cultiver ses tomates, mais certainement aussi, sur un plan plus large, en cultivant l’idée d’imaginer ses propres solutions à des questions élémentaires de notre vie quotidienne, à partir des moyens du bord. Nous sommes, au seuil de 2026, confrontés d’une manière plus aiguë que jamais à un très vieux problème: savoir, c’est pouvoir[2].

Nous pourrions ajouter: savoir-faire, c’est pouvoir, en ce siècle de bouleversement des règles démocratiques traditionnelles.

Cela peut vouloir dire utiliser son habileté manuelle pour construire des choses ou élever des poules, mais c’est aussi une question d’éducation. Non pas celle que l’école dispense: on cherche beaucoup, au Québec, en ce moment, si la meilleure façon d’éduquer nos enfants doit être faite au privé ou au public. Mais il y a d’abord l’éducation qu’on se fait soi-même, en cultivant ses talents, par essais et erreurs. Autrement dit: en apprenant à trouver du plaisir à faire des expériences.

Sur cette voie pédagogique, nos enfants n’ont jamais eu autant de moyens de développer leurs talents. L’accès au savoir est devenu pratiquement universel, depuis qu’il suffit de poser une question à son téléphone pour recevoir de l’IA une réponse instantanée. Mais, comme toujours, il faut se rappeler qu’une réponse n’est jamais que l’expression d’un point de vue, et qu’il peut en exister d’autres. Attitude qui, pour être tout à fait clair, n’est pas donnée à tout le monde du premier coup: nombreux sont les tenants de prendre ce qui est sur le net pour du cash.

Et c’est là que l’idée de cultiver son autonomie n’est pas qu’agricole. Avant d’être un acte ou une série de décisions, l’autonomie est une technique mentale de survie qui s’appuie sur l’expérience, la sienne et celle des autres. De là l’aphorisme de Winston Churchill à qui l’on demandait comment jouer un rôle dans le monde: «Étudiez l’histoire, étudiez l’histoire, étudiez l’histoire», disait-il. Cette éducation-là, cette culture-là, personne ne nous l’enseigne mieux qu’on peut le faire soi-même. Et c’est en découvrant au fil de l’histoire (ou de nos «études» pour comprendre ce qui fait fonctionner ce qui nous intéresse) qu’on arrive à comprendre comment a survécu l’espèce humaine depuis des millénaires, au milieu du chaos perpétuel des guerres et des atrocités barbares: on apprend ainsi la véritable valeur de ses propres ressources, aussi humbles soient-elles. Qui est habité par la curiosité et le désir de comprendre sait très vite que l’histoire est un moyen de comprendre ce qui se passe de véritablement nouveau.

En 2026, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Fénelon pour réaliser que les nouveaux seigneurs de la technologie préparent le terrain à des catastrophes utiles à leur enrichissement, comme on le voit faire actuellement par le roi Trump au Venezuela ou par son ami le monarque Poutine en Ukraine. Cela, pendant que le reste du monde reste pétrifié devant l’ignominie et l’arrogante insignifiance de ces dirigeants impériaux, espérant sans doute que l’IA remettra les pendules à l’heure. Mais c’est une erreur, commune à toutes les époques, de croire que la solution vient d’ailleurs.

«La prochaine génération de logiciels, capable de mener des tâches de manière autonome, se profile déjà à l’horizon […] L’IA ne s’embarrasse ni de règles ni de procédures. Personne, pas même ses concepteurs, ne sait comment elle prend ses décisions. La seule chose qui compte, c’est le résultat, quelle que soit la manière dont on y parvient. Le pouvoir de l’IA n’a rien de démocratique, ni de transparent. Plus qu’artificielle, l’IA est une forme d’intelligence autoritaire, qui centralise les données et les transforme en pouvoir. Le tout dans l’opacité la plus totale, sous le contrôle d’une poignée d’entrepreneurs et de scientifiques qui chevauchent le tigre en espérant ne pas se faire dévorer[3].»

Il y a cent ans, nous aurions pu observer de loin et avec un certain cynisme ces faiseurs de guerres et ces dictateurs gonflés d’orgueil, retirés bien à l’abri dans nos campagnes enneigées. Mais le jardin du monde est désormais si petit, les distances si insignifiantes, que même l’idée que les Américains débarquent au Canada pour nous pirater notre eau et nos richesses souterraines inquiète déjà et semble possible.

Dans ce contexte, cultiver une certaine autonomie, apprendre à se débrouiller n’a rien de futile. Apprendre l’histoire et en tirer des leçons pour nos enfants est alors une façon de résoudre le dilemme de l’école impossible, publique ou privée, qui ne sera jamais qu’une plateforme de décollage pour l’envol des talents individuels. Cultiver chez soi ces mêmes talents, voilà la vraie pédagogie.

Ne prenons pas l’intelligence naturelle pour déjà battue. Le pouvoir suprême réside toujours, quelle que soit la menace, dans la capacité à penser par soi-même.

Michel-Pierre Sarrazin
Éditeur, journal Ski-se-Dit

[1] Résident de Sainte-Lucie-des-Laurentides, auteur de plusieurs livres sur l’autonomie alimentaire.
[2] Francis Bacon, philosophe anglais (1561-1626).
[3] Guliano Da Empoli, L’heure des prédateurs, Gallimard, 2025.