
Au Québec, en 2025, on comptait 220 titres de journaux, avec une distribution hebdomadaire d’environ 8,7 millions d’exemplaires, ce qui place la province en tête au Canada pour ce type de presse. Sur ce nombre, l’Association des médias écrits communautaires du Québec (AMECQ) représente 80 journaux et magazines communautaires à travers la province. Ses membres sont souvent des publications locales gérées par des organismes locaux à but non lucratif, qui se débrouillent comme elles peuvent pour rester en vie. Et parlant de survie, le 12 février dernier, un article dans le Journal de Montréalsigné Cédric Bélanger nous apprenait que notre ministre de la Culture et des communications, Mathieu Lacombe, venait à nouveau de signer un chèque de 5 millions de dollars pour placer de la publicité chez les géants américains du numérique, soit Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft, familièrement désignés par l’acronyme GAFAM.
Offrir une avance aux voleurs de contenu
Drôle de perspective vue depuis nos régions du Québec, où nos médias crèvent lentement mais sûrement. Il faut croire que notre gouvernement considère que le fait que GAFAM nous ait littéralement volé 95% de la publicité imprimée et numérique au pays depuis 10 ans n’a rien de vraiment préjudiciable. Que le pillage systématique de nos ressources médiatiques et artistiques par les mêmes golden boys depuis lors a quelque chose d’incontournable, comme si la presse québécoise n’était qu’une chaloupe à l’ombre du porte-avion américain et qu’il ne fallait pas chatouiller le grand guerrier.
De notre point de vue, cette situation est ahurissante et doit être dénoncée. Car au-delà du problème très concret de la famine financière de nos médias, c’est d’appropriation culturelle qu’il s’agit, alors que nous assistons en spectateurs au raz-de-marée d’une culture américaine dévoyée, encouragée par nos représentants officiels à nous maintenir en marge de sa triomphante schizophrénie avec notre propre argent.
Indifférence et conséquences
On ne s’étonnera pas ensuite de voir que nos jeunes, désorientés et quotidiennement transformés en esclaves numériques par leur cellulaire, soient manipulés par l’intelligence artificielle, qui leur propose des avatars confirmant tous leurs fantasmes, et les invitant éventuellement à se transformer en Rambo du pistolet ou en héros vengeurs de bandes dessinées.
On s’étonnera, cependant, de voir notre ministre censé défendre notre culture et nos communications jeter une poignée de nos petits millions dans le compte en banque d’entreprises américaines ayant déclaré, pour les trois derniers mois de 2025 seulement, un profit net de 158,5 milliards de dollars US!
Franchement, que vient faire l’investissement annuel du gouvernement du Québec dans le portefeuille des boys de Silicon Valley, soit un ridicule 25 millions de dollars canadiens ces cinq dernières années? En quoi cet investissement, qui aurait tant d’impact s’il allait à la presse d’ici, va-t-il renseigner les Québécois (et à fortiori les autres cultures du monde) sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils doivent penser, faire ou préférer choisir pour vivre au Québec? Quelle influence sur la culture milliardaire du monde numérique doit avoir la pincée de dollars du Québec, jetés dans la soupe californienne médiatique, dont le bouquet dominant demeure le pétage de bretelles du président, la violence sous toutes ses formes armées et les regrets programmés d’une vie à l’américaine passée due, qui n’a toujours été qu’un mythe hollywoodien?
Défendre l’indéfendable
L’argument du ministre est assez surprenant: «Quand on parle de publicité, c’est important de rejoindre tous les publics», se défend-il. Autrement dit, si on comprend bien le message, à Québec, on considère que 220 journaux, radios et télévisions et leurs sites web assortis made in Quebec ne sont pas suffisamment performants pour passer les messages de notre gouvernement. Matter of fact, comme disent les boys, ces dernières années, le Québec a vu le nombre de ses publications hebdomadaires chuter de 200 à 100 titres. Cinquante pour cent de nos journaux down the drain! Et ceci, principalement à cause du pillage des revenus publicitaires canadiens par ce même GAFAM, obligeant dans nos régions de nombreuses fusions et fermetures. Car il faut aussi savoir que l’investissement annuel de notre gouvernement dans 155 de nos médias communautaires (incluant journaux imprimés, radios, télévisions et médias numériques) s’élève à un gros 6,5 millions de dollars, selon les données les plus récentes. Sur l’ensemble des activités de la presse régionale d’ici, cela représente en moyenne 40 000$ annuellement par OBNL médiatique. Autant dire: des pinotes.
Laisser-aller traditionnel
Quand monsieur le ministre dit encore que le gouvernement investit 85% de ses dépenses publicitaires au Québec, il n’a pas tort. Il oublie simplement de préciser que ces investissements vont vers des plateformes numériques hors médias traditionnels, atteignant 73% de l’ensemble des budgets publicitaires au Québec en 2022, comparé à moins de 1% en 2003. Un changement de politique radical, qui après le pillage des golden boys, ajoute l’offense à l’injure. C’est, comme on dit, l’hôpital qui se moque de la charité.
Si l’on en croit la mystérieuse intelligence artificielle en pleine évolution, lorsqu’on lui pose la question, pour l’exercice financier 2024-2025: le budget total prévu pour les placements publicitaires du gouvernement du Québec s’élevait à 25 millions de dollars. Vingt-et-un de ces millions étaient destinés au placement publicitaire dans les médias québécois, placements pour lesquels Cossette Communications, l’entreprise qui a la mainmise sur ce budget depuis des décennies, reçoit un joli 7,5 millions de «retainer», comme on dit dans ce milieu, afin de payer 100 000$ par année de jeunes secrétaires, dont la mission est d’envoyer aux adresses habituelles, par le biais des agences de placement média, le matériel publicitaire fourni par les ministères. Soit essentiellement un transfert numérique aux journaux des groupes Quebecor, Transcontinental et autres Médialo. La presse communautaire, elle? Elle peut toujours se gratter. Un exemple?
Notre journal, sur un tel budget, a reçu quelque chose comme 1000$ en placement publicitaire du gouvernement du Québec en 2025! Ce qui nous fait assez grincer des dents, quand on pense aux millions jetés dans la marmite aux milliards des GAFAM par le ministère de la Culture.
Aujourd’hui, si on se fie au budget déposé le 25 mars 2025 par le ministre des Finances, Éric Girard, «la culture et les communications sont récipiendaires d’une enveloppe de 2 milliards de dollars pour 2025-2026, soit une hausse de 7,5% par rapport à l’année précédente. Ce plan annuel prévoit du même coup 5,9 milliards de dollars [sic] en dépenses et investissements liés aux ressources informationnelles [?], avec une croissance marquée dans les secteurs de la santé et de l’éducation». Les médias régionaux n’auront donc plus n’a qu’à publier les communiqués aseptisés et stéréotypés qu’ils reçoivent, entre deux publicités locales. Une sorte de publi-massacre de l’information, en somme.
Question de culture
On est en droit de se demander, quand on voit notre ministre se rendre à Paris ces jours-ci pour discuter avec ses homologues de l’UNESCO de protocoles susceptibles de protéger ce que notre propre gouvernement ne protège pas, on est en droit de se demander quand le gouvernement du Québec, quelle que soit sa couleur politique, va finir par se rendre compte qu’en abandonnant les médias régionaux pour assister en spectateur aux Olympiques de la Presse américaine, et même l’encourager par ses investissements, il condamne les générations prochaines de petits Québécois à ne rien comprendre de leur culture. À rejeter l’idée d’autodétermination, devenue saugrenue à leurs yeux, et pour finir, à douter de l’utilité de parler le français dans un univers si joyeusement anglosaxon.
En effet, s’ils sont coupés de l’information sur ce qu’ils sont, sans témoins de ce qu’il se passe dans leurs villes et villages, pourquoi en serait-il autrement? Si aucun journal ne parle d’eux, ne serait-ce que de chez eux, ils disparaissent du monde et n’ont plus aucune raison d’être fiers de ce qu’ils font ou veulent devenir.
En dépit des promesses et des annonces officielles visant à rassurer le peuple, notre confiance en l’avenir de la presse communautaire rétrécit chaque année comme une peau de chagrin, car cette impression est confirmée par l’attitude des gouvernements provinciaux successifs depuis 1998: jeter les pelures d’un budget orienté sur le court terme aux petits journaux régionaux suffit à les empêcher de crever de faim, quitte à compter sur la générosité des bénévoles locaux pour accomplir la mission essentielle de la presse régionale, que personne d’autre, ni chez les grands médias au Québec, et encore moins chez les grands du numérique, n’est disposé à accomplir.
Dans un environnement où les pays, les régions, les langues et les cultures se retrouvent tous et toutes dans la même soupière numérique anglophone, fermement brassée par les milliardaires américains qui rigolent à longueur de journée de nos petits travers régionaux, sur Facebook et autres plateformes divertissantes, la vie dans nos régions, la vie, la mort, le succès, la joie et la tragédie des gens que nous connaissons n’ont plus aucune importance.
Sauf, bien entendu, lorsqu’à l’occasion, un cerveau dérangé par tout ce délire des médias sociaux propulse un assassinat massif à la une, même si ça se passe au fond d’un village perdu. Alors là, oui, tout le monde est au rendez-vous. Question de visibilité. Ces rendez-vous devenus récurrents, d’ailleurs, font un peu penser au concept de l’univers malsain de la pornographie: consommer vite et soulager le quidam jusqu’à sa prochaine envie d’horreur collective activée par ses hormones.
Le ministre de la Culture et des Communications du Québec a peut-être ses raisons de placer 25 de nos millions dans le Cloud. Quelque chose comme passer le message, élever au-dessus de la soupe numérique le drapeau du Québec pour dire essentiellement à tout le monde qu’ici, la violence conjugale est pas belle du tout, ou que le suicide est une mauvaise idée. Ça va certainement aider chacun d’entre nous à se sentir mieux de voir ça sur Facebook. Bien qu’à tout prendre, ça pourrait certainement avoir le même impact dans nos journaux régionaux.
Finalement, c’est un peu comme aux JO: on n’a d’yeux que pour les gagnants. Pas étonnant que le premier ministre du Canada, en parlant de notre époque, parle de rupture. Une rupture consacrée, au Québec, par l’indifférence répétée de notre gouvernement envers les serviteurs de l’information régionale que nous sommes.
Michel-Pierre Sarrazin
Éditeur, journal Ski-se-Dit




