Maison Actualité Coup de plume – Mots de maux

Coup de plume – Mots de maux

Ce texte de notre collaboratrice de longue date Judith Lavoie est finaliste aux prix de l’AMECQ dans la catégorie Chronique. Il a d’abord paru dans notre édition d’octobre 2025. Félicitations, Judith!

Judith Lavoie

Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal

Ça doit vous arriver aussi. Vous rentrez chez vous après une belle soirée passée en compagnie d’une personne aimée, et vous vous dites: «Ah non!, j’ai oublié de lui parler du livre!». CE livre, LE livre, que vous avez adoré, que vous souhaiteriez que tout le monde ait lu tellement il est profond (pas dans le sens de creux). Et puis et puis, le temps passe, la vie reprend le fil de son cours et, quelques mois plus tard, rebelote, un autre souper avec la même personne aimée, et re-rebelote, vous avez encore oublié de lui parler du livre! La mémoire oublie, il paraît; la vôtre n’est sans doute pas mieux que la mienne (cétinci).

Je me sens comme ça avec vous, cher public de lectorat. Je souhaite vous parler d’un livre depuis des mois, que dis-je, des mois?, des années!

Ce livre, c’est un incontournable pour toute personne souhaitant nourrir à la fois son humour du français (vous avez bien lu, son humour) et son amour des mots (car humour et amour sont les deux faces d’une même médaille, avers et revers d’une pièce de deux dollars, d’un côté l’hu, de l’autre l’a, indissociables et à jamais liés par le pouvoir du métal).

Le livre en question (oui, j’y reviens, il était temps, je vous l’accorde), c’est Le baleinié 4 – Dictionnaire des tracas (paru au Seuil en 2013).

J’ai déjà parlé, dans ce cher journal, des tomes 1, 2 et 3 du Baleinié. Vous ne vous en souvenez pas? Merci de relire la dernière phrase du premier paragraphe de cette chronique.

Le Baleinié, comme son sous-titre l’indique, est un dictionnaire qui recense des tracas, mais pas n’importe quels tracas, ceux qu’aucun mot ne désigne. Le trio derrière le Baleinié, formé de Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Œstermann, invente donc de toutes pièces (en toutes lettres) des mots pour les nommer.

Permettez-moi de vous offrir une petite liste d’exemples de tracas que vous connaissez sans même le savoir:

Chouze-Machard (nom féminin): famille avec chien qui choisit de s’installer à côté de vous sur la plage déserte.

ghnal-e (nom; se prononce g-nal): personne qui crée un abîme d’ennui autour d’elle.

infufurder (verbe): ranger une couette dans sa housse.

jori-jorer (verbe): ne pas oser demander des nouvelles du moribond.

képir (verbe): réaliser, entre la première et la deuxième joue, qu’on est en train de faire la bise à quelqu’un qu’on n’aime pas.

ugzu (nom masculin): urne dont on ne sait pas quoi faire une fois les cendres dispersées.

utô (nom masculin): personne qui vous demande «qui c’est?» en voyant une photo de vous plus jeune.

xéniconque (nom masculin; se prononce gzé-ni-konk): âge où se lever de son fauteuil devient un sport.

tirer xéniconque: se blesser en jouant à la pétanque.

Ça donne envie d’en inventer aussi, non? Je nommerais Chouze-Machard-sans-chien la personne qui vient s’asseoir près de vous dans une cafétéria presque vide et qui fait mine de se plonger dans son téléphone intelligent lorsque vous êtes en compagnie du ghnal du bureau, lequel ghnal évoque durant de longues minutes l’ugzu de la grand-mère de son ex-femme.