
Recueil de nouvelles : Banc du Nord
Suzanne Bougie
De tous les âges, de tous les horizons, hommes, femmes, ados, enfants se déposent sur ce Banc du Nord, lui confient leurs émois, leurs craintes, leurs joies, leurs tristesses. Tout autour, la généreuse nature laurentienne les accueille.
Résidente de Val-David depuis plus de vingt ans, l’autrice, Suzanne Bougie, sillonne le sentier linéaire du P’tit Train du Nord. Elle y a trouvé l’inspiration pour écrire ce recueil de 25 courtes histoires. Ancienne collaboratrice du journal Ski-se-Dit, elle offre le livre numérique gratuitement. Il vous suffit de la contacter à suzannebougie13@gmail.com.
De plus, chaque mois, vous trouverez sur le site web du journal Ski-se-Dit une des nouvelles.
Ainsi, en toutes saisons, le Banc du Nord vous attendra!

Il est là, seul…
À ses pieds
coulent les flots de la rivière du Nord
Dans son dos
se déroule le sentier linéaire
du P’tit Train du Nord
Il est là, immobile…
Dans la simplicité
Dans l’attente
Dans l’accueil
Il est là, réconfortant…
Prêt à l’introspection
Prêt à l’écoute
Prêt au partage
Il est là, solide…
Au loin, les montagnes le saluent
Dans le ciel, une volée de bernaches l’interpellent
Ici, une mésange le frôle de ses ailes
Il est là, en toutes saisons…
Ragaillardi par une auréole de bourgeons
Réchauffé par le soleil brûlant
Pailleté de feuilles ocre
Enrobé de neige duveteuse
__________
Errance
Il déboule sur la piste cyclable d’un pas crispé, pivotant sa tête à gauche, à droite, ses yeux à l’affût de… De quoi, exactement? Il ne s’en souvient plus. Ses pensées errent sans but comme autant de chiens se courant après. Attiré par une colonie de lupins aux longues grappes violettes du côté opposé de la piste, brusquement, il la traverse.
Un cycliste arrivant à bonne vitesse l’évite de justesse en lui criant: «Hey! Attention là! Vous pouvez pas traverser comme ça en coupant les vélos!» Le vieil homme le regarde d’un air hagard sans trop comprendre si ces paroles s’adressent à lui. Il ne bouge pas d’un iota. Ayant mis pied à terre, le cycliste observe attentivement ce vieux qui semble tétanisé par cet avertissement sévère.
Un instant, ils restent figés l’un devant l’autre, muets. Un jeune musclé au sommet de sa forme.
Un vieillard malingre en plein déclin.
«Est-ce que ça va, monsieur?» Pas de réponse. «Il vaudrait mieux vous éloigner de la piste.» Aucune réaction. «Venez, on va s’asseoir sur le banc juste là.»
Tenant son vélo d’une main, de l’autre, il appuie délicatement sur l’épaule de l’homme pour le diriger en bordure de piste loin des autres cyclistes qui, heureusement, ralentissent à leur hauteur. Appuyant son vélo au dossier, il l’incite à s’asseoir en lui parlant doucement. Tant bien que mal, il tente d’en savoir un peu plus sur cet étranger – étrange, oui, justement. Quel est son nom? Où habite-t-il? Les réponses refusent de sortir comme des grives cachées dans un arbre. Ouais, le voilà bien embêté. Que va-t-il faire maintenant? Le laisser là sans surveillance? Risquer qu’il soit heurté par un cycliste? Qu’il descende jusqu’à la rivière?
Il a bien vite remarqué que cet homme n’évoluait pas dans la même réalité que la sienne. Il observe les mains fines aux veines saillantes déposées sagement sur les genoux osseux, le dos courbé, les épaules affaissées, les rides profondes fendant les joues, le menton tremblotant, le regard vague. Quel âge peut-il avoir? Plusieurs décennies de plus que lui en tout cas! Le jeune homme persévère à lui parler lentement, calmement. Aucune réaction. Un peu découragé, il contemple le blanc crayeux des bouleaux et sonde le cours d’eau devant lui à la recherche d’une solution.
Puis, d’un coup sec, le silence est rompu par un puissant grondement emplissant tout l’air des environs. Du fond de cet élargissement de la rivière du Nord formant un lac, un hydravion accélère en faisant rugir son moteur à plein régime. Le son assourdissant s’amplifie au fur et à mesure que la masse métallique se rapproche d’eux en glissant sur l’eau.
Paniqué, le vieil homme se lève alors d’un bond en recouvrant ses oreilles de ses mains. Il se met à crier et, finalement, cherche abri derrière un rocher en s’y accroupissant. Le voici replié sur lui-même tel un fœtus. Le cycliste est estomaqué par cette réaction de grande frayeur. Il ne sait trop comment réagir. Après plusieurs secondes longues comme des minutes, le bruit du moteur s’estompe graduellement alors que l’hydravion les dépasse et finit par prendre son envol. Le bon samaritain s’approche de l’homme ramassé sur lui-même et constate que celui-ci tremble de tout son corps usé, apeuré.
Encore une fois, il lui parle doucement en tentant de l’apaiser, le prend par les épaules et l’encourage à se rasseoir sur le banc en espérant que la solidité des lattes de bois l’enracinera un peu. Le vieil homme perçoit-il instinctivement la bonté de ce jeune homme? En levant vers lui un regard larmoyant, désemparé, il se laisse guider sagement. Quels souvenirs douloureux sont enfouis derrière ces pupilles? Quel est le passé de cet être? De quelle lointaine nébuleuse provient-il?
Assis côte à côte sur le banc, le cycliste a enfin réussi à calmer le vieux dont la respiration a repris un rythme plus normal. Ouf! Pas de tout repos cette rencontre du troisième type! En réfléchissant bien, il arrive à la conclusion qu’il n’a pas d’autre choix que d’appeler le 9-1-1. À regret, il extirpe son cellulaire de la pochette arrière de son maillot de vélo. Mais voilà qu’il entend son compagnon marmonner en une langue étrangère. En tentant de capter son regard, il l’interroge aussitôt: «Parlez-vous français? Do you speak English?» Sans surprise, le vieux bredouille quelques mots n’ayant aucune résonance dans l’une ou l’autre langue.
Cependant, son bras droit se lève d’un mouvement saccadé et son index pointe un oiseau perché tout là-haut sur une branche. À son plumage aux vifs traits jaune, blanc et noir, le jeune homme identifie un gros-bec errant. Et il voit se dessiner sur le visage de son voisin de banc l’ébauche d’un sourire. Médusé, il se demande comment l’oiseau a réussi à percer le brouillard dans le cerveau de celui-ci.
Malgré tout, il en revient à la même conclusion. Il doit prévenir les autorités, demander de l’aide. Il n’a aucune façon de savoir d’où est sorti ce personnage intrigant et il a beau aimer les énigmes, celle-ci le dépasse totalement. C’est à ce moment que derrière le banc, une femme accourt tout essoufflée, en tenant un chien en laisse. Elle s’écrie d’une voix fébrile: «Tato! Tato! Mais où étais-tu passé? Je t’ai cherché partout! Tu m’as fait une de ces peurs!»
Entendant cette voix connue – phare, repère, ancrage dans sa vie désarticulée –, le vieil homme se retourne. La femme s’approche de lui, l’enlace affectueusement, puis lui caresse les cheveux. Le chien s’assoit à l’arrêt devant lui, le fixe de ses grands yeux tendres et dépose sa patte sur sa cuisse. L’homme réagit spontanément en caressant la tête et les longues oreilles de l’animal familier.
Il n’a même pas un regard reconnaissant pour ce cycliste qui l’a protégé, aidé. Autrefois, il l’aurait remercié avec chaleur. Malheureusement, il n’a plus cette conscience de l’autre, si altruiste soit-il. Dorénavant, le monde animal semble le rejoindre plus facilement que celui des humains.
Cherchant à comprendre cette scène qui se joue devant lui, le jeune homme pose des questions et obtient, enfin, des réponses éclaircissant le mystère. C’est le père de cette femme. Il souffre de démence. Elle le garde auprès d’elle au sein de sa famille. Elle vit juste derrière, sur la rue longeant la piste. Elle tient les portes verrouillées, mais cette fois, il a échappé à sa vigilance. En mettant le chien dehors, son jeune fils a oublié de fermer la porte à clé en rentrant. Et son grand-père a fugué.
Le cycliste lui raconte alors cette grande frayeur ressentie par le vieil homme lors du rugissement de l’hydravion sur le lac. En caressant le dos de son père, elle répond d’une voix cassée par l’émotion: «Voyez-vous, nous venons d’Ukraine. Mon père avait cinq ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale et il a été traumatisé par les bombardiers dans le ciel de Kiev lâchant leurs bombes. La guerre actuelle a ravivé chez lui toutes ses peurs d’enfant et a contribué, je crois, à le faire basculer dans la sénilité»
Devant ce témoignage émouvant si loin de sa réalité dans un pays n’ayant jamais connu la guerre sur son territoire, le cycliste reste bouche bée.
Plongeant ses yeux dans ceux du jeune homme et en plaçant sa main sur son cœur, la femme le remercie sincèrement: «Duzhe dyakuyu!»




