
Judith Lavoie
Résidente de Val-David et professeure de traduction à l’Université de Montréal
L’autre jour, on marchait, mon conjoint et moi (avec le chien, bien sûr) dans les sentiers du mont King lorsqu’on a croisé deux marcheuses qui cherchaient leur chemin. J’avais une carte dans mon sac, on l’a regardée ensemble. L’une des femmes m’a demandé si elles pouvaient atteindre le sommet du mont Condor ouest à partir de l’endroit où on se trouvait. J’ai répondu: oui, ça se fait, mais c’est une bonne trotte! L’autre femme m’a alors dit que sa mère disait ça, elle aussi, une trotte. Ça m’a fait sourire, mais je n’ai pas eu le réflexe de lui demander d’où venait sa mère. Je présume qu’une linguiste (ce que je ne suis pas) lui aurait posé la question. Pas moi. Je le regrette.
Mais plus j’y pense, plus je me dis que j’aurais surtout aimé qu’elle me parle de sa mère, qu’elle me raconte qui était cette femme, avait-elle été heureuse?, aimait-elle la forêt, comme sa fille?, avait-elle eu le loisir, elle, de se promener dans le bois? Ça m’a fait penser à ma mère, qui aimait bien le bois, la nature, les couchers de soleil, les huards sur le lac. Ma mère aimait aussi cueillir des fraises des champs, elle pouvait passer des heures, accroupie dans l’herbe, à remplir des plats de plastique à ras bord, suffisamment pour qu’elle puise en faire une tarte pour le dessert du souper. Elle avait une patience infinie, me semble-t-il aujourd’hui. Je ne crois pas m’en être rendu compte à l’époque, j’étais jeune, je passais mes journées à tapisser les sous-bois de feuilles de fougère avec ma cousine Nathalie ou mon amie Carolina, ici notre cuisine, là notre salon, on s’imaginait maîtresses de maison, je suppose, mais sans les corvées ni les responsabilités. Nos activités étaient simples et merveilleuses: radeau sur l’eau, baignade, défrichage de nos petits sentiers, lecture, écoute en boucle de Spanish Train de Chris de Burgh et cueillette de bleuets dans la montagne (let’s call this place Blueberry Land, m’avait dit Carolina, qui m’apprenait l’anglais, sans rien demander en retour). Il nous arrivait aussi de marcher jusqu’au dépanneur, situé à moins d’un mille du chalet de mes parents (on ne parlait pas en kilomètres chez moi dans ce temps-là). La route, non pavée, était couverte de sable et de petites pierres. Une poussière s’élevait au passage d’une voiture, il fallait faire attention, les courbes étaient serrées. On connaissait chaque virage par cœur, sachant où se placer afin d’être bien vues des autos qui arrivaient en sens inverse. Cette balade était l’occasion de bavarder, encore et toujours, de mille et une choses: le dernier Judy Blume que Carolina m’avait prêté; l’heure à laquelle on devait aller garder la petite voisine du chalet d’à côté; ce qu’on allait s’acheter une fois rendues, Mister Freeze bleu, popsicle trois couleurs…
La rencontre des deux randonneuses du mont King a fait surgir ces souvenirs de mon enfance. En l’espace de quelques instants, je suis retournée loin en arrière. C’était une bonne trotte, en effet.




