
Recueil de nouvelles : Banc du Nord
Résidente de Val-David depuis plus de vingt ans, Suzanne Bougie a écrit le recueil Banc du Nord. Elle offre le livre numérique gratuitement. Il vous suffit de la contacter à suzannebougie13@gmail.com. Vous êtes également invités à lui écrire tout commentaire sur votre lecture de ses nouvelles.

Sororité
Vieillir en beauté, c’est vieillir avec son cœur,
Sans remords, sans regret, sans regarder l’heure.
Aller de l’avant, arrêter d’avoir peur,
Car à chaque âge se rattache un bonheur.
-Félix Leclerc
Des milliards de confettis flottent dans l’air, tournoient en une langoureuse valse. Le banc, imperturbable, reçoit cette manne et se laisse lentement recouvrir de cette couette de plus en plus lourde. Aussi bien dormir pour de bon, puisque l’ensevelissement est inévitable.
Le ciel bas et chargé avale les montagnes. Sur la rivière, la glace étend son emprise. À part ces gros flocons zébrant l’air à la verticale, rien ne bouge. Aucun animal. Aucun oiseau. Aucune trace.
Soudain, au loin, une lueur et un grondement de moteur trouent cette aube blafarde. Dans un rugissement sans fin, la bête se rapproche du banc. Celui-ci est toujours un peu secoué lorsque la dameuse piétine allègrement la piste de ski de fond qui le longe. Une fois le damage et le traçage terminés, le calme retombe. La neige reprend ses droits en déposant des étoiles sur les sillons fraîchement tracés.
Timidement, le jour ouvre un œil. De faibles rayons de soleil percent les nuages délestés de tout ce blanc. L’avalanche de cristaux s’est dissipée, laissant une lourde broderie accrochée aux branches dénudées.
Le calme après la tempête, dit-on. Et c’est vrai! Une belle journée s’annonce pour les amateurs de plein air n’ayant pas à se rendre au travail en ce jeudi matin. Deux skieuses avancent sur la piste balisée, bras et jambes en mouvements alternés, respirant à pleins poumons l’air revigorant. Elles ont déjà parcouru quelques kilomètres à bonne allure et, lorsqu’elles aperçoivent le banc, elles décident d’un commun accord de s’y arrêter pour une courte pause.
Elles se tortillent pour insérer leurs skis sous le banc, enlèvent une bonne couche de neige et s’assoient sur leurs mitaines pour ne pas se geler les fesses. Une bonne rasade d’eau, un long soupir de contentement, puis les deux sœurs admirent ce paysage virginal s’étalant devant elles en dégustant une clémentine juteuse. Coup de pinceau orange sur toile blanche!
Depuis des dizaines d’années, elles pratiquent ensemble ce sport de glisse. L’une a 72 ans, l’autre 80… Combien d’années encore pourront-elles partager ce plaisir? Certains problèmes de santé se pointent le bout du nez. La cadence est plus lente. Les genoux, plus fragiles. L’équilibre, plus précaire. Une chute serait sans doute plus lourde de conséquences… Et pourtant, elles tiennent bon et s’encouragent mutuellement.
En riant, l’aînée raconte à sa cadette que lors de sa dernière sortie en solo, justement, elle a fait une chute, tout en douceur, mais elle s’est étalée sur l’arrière de ses skis. Incapable de se relever! Elle a eu beau essayer diverses postures, avec ou sans bâtons, elle a eu beau essayer de libérer ses skis des fixations, elle n’y arrivait pas!
Finalement, elle a dû se résoudre à demander de l’aide à un skieur survenant en sens inverse. «Quelle blessure d’orgueil!» conclut-elle. La cadette rit de bon cœur. Oui, vaut mieux en rire et continuer de skier plutôt que de s’arrêter par peur d’avoir peur.
Elles s’entendent si bien depuis si longtemps ces deux sœurs. Elles se comprennent, s’épaulent, s’entraident. Elles ont en commun la même histoire familiale. Elles ont vécu les hauts et les bas de leur propre vie et de celle de l’autre. Un passé tissé serré! Une courtepointe de souvenirs de toutes les couleurs tirant son origine de l’enfance. Pendant des années, elles ont partagé la même chambre, le même lit.
«Te rappelles-tu, dit la cadette, quand je tentais de réchauffer mes petits pieds froids en les collant à tes mollets tout chauds?»
«Ah, oui, je m’en souviens! Dire que ton petit-fils a l’âge que tu avais à cette époque-là…»
L’espace d’un instant, elles se font rattraper par leur cocon familial d’antan. En silence, elles fixent l’horizon et demeurent songeuses. Elles ont beau être, aujourd’hui, toutes les deux grands-mères, jamais elles ne pourraient oublier leurs parents. Ce père et cette mère tant aimés, qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes, tout comme elles ont essayé de le faire pour leur famille respective. La plus âgée des sœurs n’est plus qu’à quatre ans de l’âge qu’avait leur père et à six ans de celui de leur mère au moment de leur décès. Prise de conscience un peu angoissante face à ce continuum de vie, à ce legs d’une génération à l’autre.
À sa grande confidente, elle peut confier ses craintes face à l’avancée implacable du temps.
«Plus je me rapproche de l’âge du décès de papa et maman, plus je pense à la mort. En tant qu’aînée, je suis en première ligne dorénavant. Il n’y a plus personne entre moi et ce gouffre.» Toutefois, ne voulant pas s’égarer dans ces pensées, elle se ramène bien vite par un élan de reconnaissance pour tout ce qu’il y a de beau, de bon et de bien dans sa vie.
La cadette lui tapote gentiment la main en lui déclarant: «Tu es en pleine forme, ma sœur. Tu as su garder ton enthousiasme, ton sens de l’émerveillement et tu as encore plein de projets. Et n’oublie pas que, dans la famille, tu nous sers tous de modèle!»
«Ouais… toute une responsabilité! Et oui, je suis l’Aïeule dorénavant. Pas possible! Où est passé tout ce temps?»
Se redressant sur le banc, la cadette enchaîne: «Parlant de temps, on est bien le 22 janvier aujourd’hui? C’est l’anniversaire de maman! Elle aurait eu quel âge donc? Attends, elle est née en 1923, elle aurait eu 103 ans!»
Avant de remettre leurs skis dans les traces de leur vie actuelle, les deux sœurs se sourient, complices, et lancent à l’unisson avec un brin de nostalgie un «Bonne fête, maman!» qui se répercute tel un ricochet sur la surface gelée de la rivière du Nord.




