Maison Éditorial 2026/02 Mot de l’éditeur – Un amour de village

2026/02 Mot de l’éditeur – Un amour de village

Collectivement, il faut décider. Vivre dans un village, ou vivre dans un dortoir. Depuis longtemps, nous soupçonnons que la différence se trouve au-delà de la torpeur domestique de nos foyers respectifs. Le village, pour exister réellement, doit être animé par de petits et de grands commerces, qui survivent à la condition d’être régulièrement fréquentés par les résidents. Et puisque la dimension géographique le permet, heureusement pour nous, par un afflux de touristes saisonniers ou occasionnels.

Cela dit, pour qu’un village reste vivant, tout le monde sait qu’il faut qu’une majorité de résidents s’y investissent. Autrement, nous assistons à une sorte de mort lente et régulière du petit commerce, suivie à moyen terme par la disparition des services les plus essentiels.

Un village comme Val-David, pour rester homogène, a besoin de sa propre épicerie, de sa propre pharmacie, de ces signes vitaux que sont la boulangerie, les jolis restos, le salon de coiffure Rita, la salle communautaire, les services de santé, qui vont de nos dentistes aux massothérapeutes, les stations-service à proximité, quelques belles boutiques, comme le Magasin Général, Équinoxe, Les Légendes de Merlin, etc. À quoi il faut adjoindre un minimum de services culturels, comme une bibliothèque, des ateliers d’artistes, une salle de fitness et une maison des arts : un village comme le nôtre, qui a perdu son service postal et sa caisse populaire, sans autre raison que des intérêts servis ailleurs par des gens qui vivent ailleurs, un village comme le nôtre, pour rester vivant, unique, un village comme le nôtre a besoin que nous l’aimions assez pour nous y investir directement. Rien de moins.

À vol d’oiseau, nous avons encore dans le «noyau villageois» une belle épicerie, créée par la famille Dufresne, il y a déjà un siècle; une vraie pharmacie, comme celle ouverte en 1998 par Caroline Éthier, et maintenue si sympathiquement utile par Maxime Charland; nous avions un bureau de poste (oups, non, là, Postes Canada nous a raturés de la carte postale en 2014…) et une institution financière (oups encore, là, c’est Desjardins qui, le 17 mai 2024, a fermé notre caisse, bom-bom-bom,  après 75 ans de bonne et loyale clientèle)… Et total oups, nous n’avons pratiquement plus d’auberges, si vitales pour garder nos visiteurs à l’entour, chaleureuses comme le furent la Paysanne, le Mont-Condor, La Belle Chaumière, le Parker’s Lodge, le Rouet, l’Auberge du Vieux Foyer, Le Rucher…

Mais bon, il nous reste deux écoles primaires pleines à craquer, et très moyennement en état de marche: il en faudrait une autre, pour bien faire, ce qui est en chemin, apparemment (croisons les doigts); il nous reste, voyons, un CPE adorable, une salle communautaire (l’église, trop petite mais très utile), le dépanneur (nous en avons même deux!). Nous avons aussi beaucoup de belle nature, sous forme de parcs ou de centres d’activités de plein air, incluant deux ou trois patinoires réjouissantes comme dans les peintures de Miyuki Tanobe. Nous avons, c’est sûr, la volonté de préserver l’aspect original du village, encore et toujours, grâce, historiquement, à feu M. le maire Lachaîne, alors président du Club de motoneige de Val-David, lorsqu’il a pris courageusement la décision d’interdire sur le territoire ces engins bruyants et malodorants, ce qui fait toute la différence aujourd’hui.

À Val-David, nous avons également de belles maisons, des investisseurs sérieux (récemment avec Les Saboteurs, MacTaverne, et depuis quelques années des concessionnaires automobiles enthousiastes, comme Mazda, Hyundai, Honda, Toyota…); des habitations collectives, trop peu, il est vrai, pour les personnes âgées, mais de nouvelles en perspective. Nous avons le plus grand et le plus beau marché agroalimentaire des Laurentides, dont l’envergure résulte de la grande fidélité des citoyens résidents, fondé il y a 26 ans par Diane Seguin, et qui le dirige toujours; un marché qui fait école au Québec parce qu’il respecte sa clientèle en ne proposant que des produits authentiques et de première fraîcheur, offerts uniquement par ceux qui les produisent. Nous avons toujours, à Val-David, le formidable événement estival 1001 Pots, la plus grande exposition de céramique au Canada, depuis 36 ans, grâce à Kinya Ishikawa, et à la bonne volonté de son successeur Sacha Ghadiri, qui l’ouvre désormais à l’année avec des ateliers de céramique automne comme hiver. J’en passe, et certainement des meilleures, car ici, les idées ne manquent pas, et les entrepreneurs, nombreux à y mettre du leur, tant au cœur du village que sur la 117 et au lac Paquin.

Enfin, à Val-David, nous avons aussi la réputation, parfois ambivalente, d’être quelque chose entre un campement de hippies et un village «créatif», ce qui attire parfois des artistes et parfois des créateurs de toutes natures; mais, c’est souvent comme ça dans le monde de la diversité et du tout-ce-qu’on-voudra d’aujourd’hui. Nous avons enfin, en nombre impressionnant pour un village de 5600 résidents, des activités culturelles soutenues par la municipalité (dont le Centre d’exposition, l’Atelier de l’île, le LézArts Loco, parmi les lieux consacrés aux arts). Avec notre parc en montagne, incomparable splendeur, dû à l’engagement et à la ténacité de quelques résidents visionnaires qui ont poussé une municipalité hésitante à prendre le taureau par les cornes. Nous avons le parc linéaire, qui nous traverse en plein cœur; nous avons, en somme, tout ce qu’il faut pour rester un vrai village vivant, et ne pas devenir un dortoir.

Évidemment, comme dans tous les villages pittoresques qui survivent aujourd’hui, les loyers sont chers. Les routes sont un peu à l’abandon, comme partout au Québec. Les taxes ne sont pas exorbitantes, mais la dette municipale vaut son pesant d’or. Rien n’est facile. Même pour conserver notre journal, le plus vénérable au Québec, boudé depuis quelques années par le précédent conseil municipal, mais honorablement toujours en vie, grâce à des dons de résidents et d’organismes, et grâce à ces bénévoles qui y trempent fidèlement leur plus belle plume chaque mois.

Évidemment, un village, c’est beaucoup de monde qui n’ont pas les mêmes goûts, les mêmes opinions, les mêmes besoins. Mais, contrairement à un dortoir, un village qu’on aime, ça bouge, ça se transforme, ça rend la vie palpitante. Ça donne de la fierté, et le goût de la solidarité.

Pourtant, même chez nous, où ça bouge par secousses d’enthousiasme, le dortoir n’est jamais loin. Quand une majorité de citoyens vont faire leurs courses ailleurs ou achètent l’ordinaire sur internet, la vie ralentit, le village rapetisse, la communauté s’étiole et s’endort sur ses lauriers.

Lorsque le portefeuille de nos résidents s’en va ailleurs, notre courage communautaire est mis à rude épreuve, et un surplus d’efforts pour garder notre précieux confort collectif devient indubitablement nécessaire. D’où la pertinence de notre devise nationale, je me souviens, toujours d’actualité, qu’on pourrait compléter ainsi: je me souviens que, pour l’amour de mon village, il me faut y investir en priorité!

Michel-Pierre Sarrazin

Éditeur, journal Ski-se-Dit