

Ce texte de notre éditeur Michel-Pierre Sarrazin est finaliste aux prix de l’AMECQ dans la catégorie Opinion. Il a d’abord paru dans notre édition de mars 2025. Notez donc que le contexte était celui des préparations aux élections municipales de novembre. Félicitations, Michel-Pierre!
Éditorial :
Michel-Pierre Sarrazin
Éditeur
Imaginer
Il suffisait d’assister à la dernière assemblée municipale, avec quelque deux cents citoyens dans la salle, pour mesurer l’inquiétude ambiante. On avait l’impression de patiner dans le vide. Lorsque le moteur de recherche ne trouve pas le moyen de se brancher. Dialogue de sourds, mur du silence, avec d’un côté la promesse du plus brillant avenir, comme aurait dit Gilles Vigneault, et de l’autre la colère contenue, l’attente fatiguée, la peur. L’hiver, parfois, se referme sur nous comme une huitre.
Sans doute la nature qui a horreur du vide a-t-elle inventé l’hiver pour se reposer des exubérances de l’été. Sous son blanc manteau, notre village semble replié sur lui-même, dans la position de l’ours qui dort et sursaute parfois dans ses rêves. Hélas, aujourd’hui, ses fantômes, entre indécision et irrésolution, proposent des visions d’écraser sous la montagne de dettes, ou d’atteler derrière une méchante tutelle. Pauvres oursons!
Il faut bien le dire: avant d’avoir tous ces écrans pour nous distraire de nous-mêmes, nous avions le réflexe de prendre le taureau par les cornes. Nous réglions nos problèmes à la force du poignet, quitte à nous serrer la ceinture, à faire front commun, à nous assoir en rond autour du poêle et à voter un par un sur le meilleur moyen de sauver la communauté. On ne faisait pas de sondages et de consultations à distance, on se consultait en personne, et on se bougeait.
C’était plus simple, nous étions un village, c’était une manière d’agir comme une grande famille, on se parlait sur le perron de l’église. C’était comme former une communauté en temps réel, chacun étant bien conscient que son bout de chemin parcouru avec les autres, en une même saison de vie, ce serait pour laisser la suite aux enfants, dans le meilleur état possible. Mais ce village-là, désormais, est une image d’Épinal. Nous ne sommes plus dans nos campagnes, nous sommes dans nos écrans. En télé-personnes. Écartelés sur une planète trop petite pour tout le monde et trop dominée par des enfants-rois qui rêvent au retour des empires.
En mars 2025, en tous cas, avec l’hiver qui retient toujours la sève sous le pied, nous avons l’impression que nos souvenirs en couleurs n’existent plus qu’en format virtuel, enfermés dans nos cellulaires ou nos ordinateurs. Mais la neige finit toujours par fondre au soleil.
Les cauchemars de la nuit ne supportent pas la lumière du jour, lorsque tout ce qui gardait le silence se met à bruire, à babiller dans les clairières, à couler avec exubérance des hauteurs jusqu’aux rivières, lorsque le blanc rosit, puis verdit, et que les sérénades d’oiseaux reviennent du sud avec des castagnettes dans les plumes. On le réalise alors, la peur est, toujours, un mirage. Notre seul destin est de la dominer.
Notre village change avec le temps et les saisons, mais il reste notre plus beau terrain de jeu. En faire un lieu de partage et de bien-être n’est pas si difficile, si nous choisissons de relever le défi de l’épanouissement, de préférer l’enchantement à la détresse, parce que ce monde est ainsi fait: ceux qui se tendent la main pour bâtir réussissent toujours à créer un monde meilleur.
Dans ce Val-David berceau de l’escalade, il y a de temps en temps des passages difficiles, quand, sur la paroi, les prises sont plus rares, plus fragiles, plus distantes. Quand les solutions pour avancer ne sont pas évidentes.
Alors, quand les moyens manquent, l’imagination doit suppléer. Il faut trouver une voie, quand on veut sauver sa peau. Il faut trouver une voie collectivement, pour ne pas entraîner les autres dans sa chute. Nous l’avons toujours fait, nous le ferons encore. Il faudra sans doute, pour réussir, se retrouver sur la place publique, en personne, sans les petits écrans, pour nous faire oublier que nous sommes plus grands tous ensemble.




